De l’immobilier aux matchs de foot avec les flics, y-a-t-il une solution pour les banlieues ?

Jacques HM COHEN 7 juillet 2023

Sur les ondes de RCF: LIEN

La chronique d’actualité avec le Professeur Jacques COHEN avec nous par téléphone. Professeur bonjour.

Bonjour.

On va revenir sur une actualité qui a beaucoup secoué la planète France, j’allais dire ces derniers jours, c’est évidemment les émeutes, les violences urbaines. Mais pour en parler, Jacques COHEN, vous aimeriez revenir déjà sur les plans banlieue, ce qui a été fait en France depuis presque 1977, finalement.

Oui. Il y a eu plusieurs époques et un balancier entre considérer que ce sont les infrastructures qui étaient prioritaires, donc la construction. Il y a toujours de bonnes âmes dans le BTP qui sont disponibles pour récupérer de l’ANRU que Macron appelait un « pognon de dingue », et du tissu social. Le tissu social, c’est bien sûr le tissu éducatif et scolaire. C’est surtout scolaire, mais comme c’est justement là où c’est le plus difficile de faire du scolaire, on a fait beaucoup de parasocial. Mais le parasocial sans scolaire n’a pas beaucoup marché. Quant à l’immobilier, bien évidemment, on a des tas d’exemples sur la planète de ce que créer un joli cadre de vie, si les gens n’ont pas une jolie vie à mettre dedans, ça ne marche pas.

Il y a même un exemple architectural très spectaculaire, ça a été la bidonvillisation, si j’ose dire, d’immeubles très chics construits en Algérie à la fin de la période française dans des mythiques plans de Constantine et autres plans de développement. On a fait de jolis bâtiments qui après l’indépendance sont devenus des quasi bidonvilles, en bouchant les terrasses avec des parpaings, etc.

200 colonnes avant

Cité Climat de France Alger. Ce n’est pas une maquette mais la place des 200 Colonnes à l’achèvement des travaux                                                                              

200 colonnes après

La même place après « bidonvillisation »

climat de france F Pouillon

Des verrues ont poussé non seulement sur les terrasses et les arcades mais sur les murs extérieurs

Nous avons à Reims, la preuve de l’universalité et de l’ancienneté du phénomène. A l’époque Augustéenne de l’empire Romain, Reims, pardon Durocortorum, devenue capitale de toute la Gaule Belgique est transformée selon un vaste plan d’urbanisme créant des rues de 3.5km avec un module de base des Insula ( ilots ) plus vaste qu’ailleurs. Quand le pouvoir central va cesser de tenir à bout de bras cette ville administrative genre Brasilia et Naypyidaw  en Birmanie, la population se replie sur une partie de la ville, crée des encorbellements puis des arcades rétrécissant les rues et enfin des cabanes viennent ruiner les vastes espaces verts réservés au centre de chaque pâté de maison dans le plan d’urbanisme.

La pauvreté gagne toujours contre l’urbanisme et l’immobilier.

https://www.liberation.fr/planete/2012/07/06/alger-la-franche_831690/https://www.francetvinfo.fr/culture/patrimoine/une-utopie-brisee-regards-sur-la-cite-climat-de-france_3393501.html

Donc l’immobilier n’est qu’un morceau du problème et croire qu’on peut l’utiliser comme solution définitive, c’est un peu l’idée de l’ANRU qui a consacré énormément d’argent à des infrastructures. En réhabilitation et non pas à des restructurations, soit dit en passant d’ailleurs. Il est très souvent beaucoup plus coûteux et imparfait comme résultat, de réhabiliter des immeubles dont on modifie les fenêtres et les façades, que de démolir et de reconstruire, comme les vieux immeubles qui ont été construits, par exemple, par à Croix Rouge à Reims, pour 30 ans, qui n’ont jamais été prévus pour durer et sont délabrés de l’intérieur. Faire de belles façades ne sert à rien. Les circuits d’eau ne sont pas conformes pour ce qui est de leur salubrité, l’isolation thermique et phonique correspondent aux vieilles bandes dessinées de Binet où on a un tonnerre au rez-de-chaussée quand on lâche une pelote d’épingles au dernier étage, etc. Donc là aussi, il y a beaucoup d’illusion et de naïveté qui ont été développées. Alors de l’autre côté, sur le tissu social on a créé des zones franches et comme toujours les effets d’aubaines profitent à ceux qui savent se servir des aubaines, qui ne sont pas forcément les plus honnêtes. On a créé, selon les périodes, une police de proximité, ce qui là, n’était pas forcément une mauvaise chose mais qui demande un effort de longue haleine et non pas des à-coups de président en président qui décident que cela ne sert à rien ou qu’il faut tout mettre là-dessus. Puis, il ne faut pas non plus simplement des naïvetés du genre c’est en faisant jouer au foot les flics et les gamins que l’on va s’en sortir. Donc dans tout cela, il n’y a pas de solution par segment. Il faut des choses coordonnées et il ne faut pas d’excès dans les différentes solutions, ni d’ailleurs dans la partie répression, comme on verra, si on a le temps tout à l’heure, ce qui a été fait ou ce qui pourrait être fait.

Si on fait une photographie de ces violences urbaines, vous ce qui vous a davantage marqué, ce sont un petit peu les pillages commandos et la façon dont s’est banalisé tout cela aussi ?

Les pillages commandos, oui mais surtout les pillages pas commandos. Ce qui m’a frappé à Reims comme signe de délabrement social, c’est que l’un des supermarchés avait été dévasté la veille au soir et le matin les vitrines étaient brisées, donc il était ouvert aux 4 vents, il n’y avait ni vigile, ni police, parce qu’on avait décidé qu’il fallait apaiser et tout le monde est venu se servir. C’est-à-dire le raisonnement que le supermarché, il est gratuit, puisqu’il est ouvert, on peut le piller. C’est une chose courante aux Etats-Unis. Cela n’est jamais arrivé chez nous jusqu’à présent. Quand les pillages commandos sont une bande de petits voyous qui attaquent le bureau de tabac du coin, c’est ce qui s’est passé par exemple au bureau de tabac « La Chaise au plafond », on est dans du relativement classique. Ce sont des bandes de jeunes qui veulent démontrer qu’elles peuvent ramasser des choses et les revendre, ce qui d’ailleurs doit être combattu de la façon la plus expéditive possible, parce qu’il faut montrer que ce n’est pas une solution, il faut montrer aux autres jeunes que ce n’est pas une solution à suivre.

Le développement économique de ces quartiers hors économie grise, voire noire, est une question clé loin du déversement d’aides sociales, que nous n’avons pas le temps de traiter aujourd’hui. Disons juste que l’approche d’encourager des « success-story  » individuelles d’E Macron, a surtout conduit les jeunes marginalisés de ces quartier à constater que c’est dans le trafic de drogue qu’ils avaient le plus de chance de faire fortune.

D’ailleurs, Jacques COHEN puisque vous parlez des jeunes, vous pourrez peut-être y revenir un peu plus tard, si vous le souhaitez, mais il y a aussi le profil assez jeune des émeutiers qui a été souligné durant cette période ?

Oui, mais il faut le relativiser, parce que, comme d’habitude, on établit des profils sur ceux qui se font arrêter et par définition, ce sont ceux qui courent le moins vite ou du moins qui courent le moins longtemps, qui sont le moins méfiants et qui se font surprendre. Donc effectivement les gamins de 14 ans se font plus facilement surprendre que des gamins plus âgés, j’allais dire plus expérimentés, qui ont entre 20 et 25 ans. Mais, il est exact qu’il y a un gros problème de tranche d’âge, c’est-à-dire qu’il y a une démission scolaire constatée qui fait que des gamins de 13 ou 14 ans sont abandonnés à eux-mêmes. Ils font ce qu’ils veulent dans la rue, ne respectent pas plus les consignes de leurs parents que celles des enseignants et ils trouvent facilement de l’argent parce que le trafic de drogue comporte toute une économie et du travail, des guetteurs, etc. Donc là, on part d’emblée sur une situation défavorable, qui est que le tissu social ce n’est plus celui de la République, c’est celui du trafic de drogue. De même, les bagnoles. Vous vous rappelez que le début de cette histoire est une bagnole de luxe immatriculée en Pologne, car il est maintenant archi classique qu’il y a dans les quartiers pourris tout un parc de voitures de location louées en Pologne et dans les pays voisins, que les gens peuvent se repasser les uns, les autres, parce que c’est en quelque sorte les bagnoles de service de l’économie de la drogue et où des gamins peuvent se retrouver à apprendre à conduire aux risques et périls des gens qu’ils croisent avec des voitures généralement puissantes et pour lesquelles on a développé aucun cadre règlementaire pour coincer ce genre de location à longue durée avec passage de l’un à l’autre et donc une nouvelle situation de conduite automobile sans permis, bien avant l’âge, etc. Donc ça c’est un élément de réglementation administrative relativement simple de contrôler les locations étrangères qui se promènent chez nous pour lesquelles rien n’a été fait en disant « ben c’est à l’Europe, on ne peut rien faire ». C’est complètement faux. On peut très bien exiger les papiers d’identité du véritable locataire dans la voiture. On peut très bien immobiliser les véhicules qui ne sont pas conduits par le véritable locataire, qu’ils soient français ou étrangers, etc. Là, cela fait partie d’un abandon des quartiers dont la crainte est qu’il conduise à une situation américaine. C’est à dire qu’ils règlent leur compte entre eux, c’est le cas à Marseille avec une quarantaine de morts pour l’instant par an, mais aux Etats-Unis, c’est beaucoup plus. Et puis, quand ils sortent et bien on tire car il faut bien rappeler que l’incident initial, la mort de ce gamin se serait passée aux Etats-Unis dans la plus libérale des cités chez les démocrates, comme totalement conforme aux règles. Le gars qui ne coupe pas le contact quand il est mis en joue et dont la voiture redémarre ou si lui-même redémarre, là-bas, il se prend une balle en tout légalité. Ce qui ne veut pas dire que ce soit une très bonne chose, mais cela montre le décalage.

Jacques COHEN, quelque part dans la façon dont vous parliez, on voyait qu’il y avait une sorte d’organisation dans ces quartiers. Une question me vient. Quelles sont les forces sociales organisées justement dans ces quartiers ?

Ces quartiers ont plusieurs niveaux d’organisation. D’abord, ils ont une base économique qui est le trafic de drogue, il faut bien le dire. Et ce n’est pas l’arrêt de la pénalisation du cannabis sans autre forme de procès, sans production légale délibérément bon marché genre « Régie du Kif » dans l’Empire chérifien durant le protectorat français, qui pourra y mettre un terme. On y reviendra dans une chronique dédiée un jour ou l’autre. Ensuite, il y a le pillage. Mais non pas le pillage d’un magasin de légumes, mais d’objets de valeur. Il y a différentes communautés qui s’organisent comme elles peuvent pour des travaux légaux ou illégaux et puis surtout, pour des travaux en zone grise, c’est à dire pour du travail au noir. Quand on est là avec des papiers pas très très convenables, Tchétchènes ou Géorgiens ou Arméniens, pour prendre uniquement le Caucase, on accepte les petits boulots qui sont plus ou moins déclarés etc. Puis, il y a également la possibilité d’être impliqué dans des trafics qui ne sont pas d’aller voler bien sûr trois saucissons dans la cave, mais souvent des trafics de voitures, engins agricoles ou de BTP, ou des choses comme ça. Donc il y a l’économie de la drogue et l’économie des trafics. Il y a un morcellement, une fragmentation communautariste qui fait que telle ou telle drogue ou tel ou tel trafic est contrôlé par telle ou telle communauté. Même l’Union, le journal du coin, notait que lors du pillage dont je vous parlais du supermarché le lendemain, personne n’a touché aux commerces tenus par les Tchéchènes qui eux avaient probablement organisé que quiconque en franchirait le seuil, autrement qu’avec l’intention d’acheter, aurait de grosses misères.

Tout cela Jacques COHEN pose quand même une question, celle du maintien de l’ordre ? Ce sera ma dernière relance pour vous aujourd’hui, vous le développerez certainement davantage dans votre blog jhmcohen.com, mais juste un mot quand même sur cette question qui peut se poser légitimement.

Avant de répondre à votre question, je voudrais prendre quand même un aspect qui est l’autre force sociale, les différents courants islamiques, et en particulier les Frères Musulmans, qui structurent largement ces quartiers, ainsi que les représentations du pouvoir, si on peut dire, en France de différents pays du Maghreb, de la Turquie ou de leurs oppositions. C’est aussi un problème parce que les Frères Musulmans ont une logique simple, si l’on peut dire. Il faut que les structures sociales de la République disparaissent pour que les leurs prennent la place. Donc on peut très bien pour cela utiliser l’agitation des cités qui n’est pas leur courant bien au contraire, mais leur déblaye le terrain. Comme toute mafia, ils procurent un service social. C’est-à-dire qu’ils mettent en place leurs structures, ils remplacent le pouvoir de l’État vis-à-vis de la population qui, à ce moment-là, adhère et se soumet à ces mafias. C’est le cas des Frères Musulmans qui peu à peu tissent leur toile dans ces quartiers, ce qui aboutit à une superstructure complètement distincte de celle de la République, laquelle part en miette.

Alors pour ce qui est du maintien de l’ordre sur votre question. Le maintien de l’ordre, il est globalement en déliquescence en France, car nous étions les meilleurs depuis le Préfet Lépine et même dans les années 80, on a pu prendre de haut l’initiative européenne de différents pays d’essayer de se regrouper pour mettre au point de nouvelles techniques de maintien de l’ordre en disant « cela c’est pour les sous-développés nous on est bien meilleurs». Et pourtant, nous avons laissé se dégrader notre maintien de l’ordre à partir de plusieurs illusions. D’abord l’illusion de la citadelle, c’est-à-dire pour les zones à protéger, on met des barrières infranchissables et effectivement, il n’y a plus de contact et donc les manifestants peuvent toujours tirer des feux d’artifice contre une muraille de ferraille, cela ne pose aucun problème. Sauf qu’en dehors de la forteresse, c’est « le chat n’est pas là et les souris dansent ». Donc l’apparition de groupes de pillards va commencer à poser des problèmes et on est revenu à une tactique de charge et de mobilité policière, mais plus ou moins bien. Même plutôt mal que bien, que l’on ne détaillera pas aujourd’hui. De même, on a dégradé le matériel. C’est à dire que dans les années 70, il était impossible de renvoyer une grenade lacrymogène, parce qu’elles éclataient en trois morceaux qui eux-mêmes se fragmentaient très vite et donc faisaient une colonne infranchissable de 1,50 mètres à peu près sur 6 à 7 mètres de haut. Comme de temps en temps ça faisait suffoquer les gens, on a dégradé le matériel. De même pour les grenades soufflantes ou assourdissantes, etc. Et tout ceci aboutit à quelque chose de très dangereux, c’est que la police n’a plus de moyens de suprématie instantanée. Or, la suprématie instantanée est une grande sécurité en maintien de l’ordre, car sinon un jour ou l’autre, les gens encerclés vont être obligés de tirer ou bien vont paniquer, etc. Les flashballs sont d’ailleurs au passage une très mauvaise solution parce que c’est une arme individuelle, non pas seulement au sens de celui qui tire, mais au sens de celui qui reçoit. Ce n’est pas une arme de contrôle d’une foule et ça, c’est tout à fait nuisible en maintien de l’ordre. Le maintien de l’ordre doit pouvoir battre les émeutiers en mobilité, les battre en supériorité instantanée de force, pour avoir le minimum de casse parce que sinon un jour ou l’autre, on en arrivera à des batailles rangées où les uns et les autres vont tirer. J’ajouterai un paradoxe : contrôler quelqu’un en l’étouffant ou à peu près selon les procédures actuelles, est bien plus générateur d’accidents mortels que de lui donner des coups de bâton. Abandonnés, parce qu’ils font moches sur les photos.

Merci Professeur de nous avoir éclairé à l’intérieur de cette chronique. Jhmcohen.com c’est votre blog pour en savoir plus. A très bientôt.

A bientôt et bonnes vacances, si j’ai bien compris.

Bonnes vacances effectivement. Très bel été.

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