Les bovins, des hôtes inhabituels pour la grippe.

Jacques HM Cohen le 3 5 2024

Sur les ondes de RCF: LIEN

La chronique d’actualité avec le Professeur Jacques Cohen avec nous par téléphone, Jacques bonjour.

Bonjour.

La semaine dernière on parlait de la grippe chez l’homme et notamment des vaccins contre la grippe avec un retrait inhabituel. On va parler de quelque chose d’autre qui est inhabituel mais chez les animaux cette fois, et plus particulièrement chez les bovins, des hôtes inhabituels pour la grippe, Jacques Cohen, que voulez-vous dire par là ?

Et bien, les grippes sont connues pour passer par différentes espèces mais pas chez n’importe qui. Vous connaissez celles qui viennent généralement des volatiles, d’espèces asiatiques qui se répandent peu à peu en épidémie en passant chez l’homme quand elles deviennent un peu moins mortelles et un peu plus transmissibles, c’est assez classique. Puis de temps en temps, il y a en a une qui réussit les deux, cela fait des grippes graves. Jusque-là on serait dans du standard. On a une grippe H5N1 qui a été pas mal répandue chez les volatiles, il y a quelques centaines de cas humains avec une mortalité non négligeable mais une contagiosité relativement faible, ce qui fait que ce virus n’est pas pour l’instant en état de donner une pandémie. Et on a en revanche une chose imprévue qui est le fait de trouver que ce virus est passé chez les bovins.

cover-r4x3w1200-57df8a2cd359f-virus-h7n9-au-microscope-electronique

TEM virus grippal Une implantation dense des molécules de surface sur un virus un peu mou…

Alors c’est une question qui est peu connue, mais autant il y a des virus qui passent dans toutes les espèces, autant il y a des virus qui restent dans une espèce donnée par exemple la variole reste dans l’espèce humaine, et ainsi de suite. Et bien il y a des virus qui ont des familles de passages possibles et d’autres où cela ne les intéresse pas. C’est quelquefois lié à des choses qui pourraient paraître triviales comme l’adaptation de leur réplication à température corporelle qui comme vous le savez n’est pas la même chez les oiseaux, chez les humains, ou chez les vaches justement. Donc les grippes, c’était les oiseaux, de temps en temps cela passe chez le porc avec donc quelques précédents célèbres pour des grippes beaucoup plus graves, Et puis jusqu’à présent on n’avait pas de notion de n’en avoir jamais trouvé sérieusement chez des bovins. Or là, c’est ce qui s’est passé. Donc la première idée, c’est de se dire qu’un virus capable de passer des oiseaux aux bovins, il est capable de s’adapter à n’importe quoi. Mais ce n’est pas tout à fait vrai, parce que de s’adapter à une niche particulière ne veut pas dire qu’il prendra un comportement de diffusion plus générale ultérieurement. Cela oblige tout cela à reprendre des habitudes que le Covid a sérieusement bousculées.

Mais les ennuis commencent beaucoup plus tôt. On avait au XIXème siècle et XXème siècle des grippes graves environ trois fois par siècle, comme la grippe espagnole, ou celle de Hong-Kong de 1968. On avait tous les 10 ou 12 ans des grippes moyennes, c’est-à-dire donnant quand même si on peut dire l’équivalent de la pagaille qu’a donné le Covid dans sa première poussée. Puis, il y avait chaque année des grippes ordinaires selon les saisons. On a vu d’abord que depuis 1968 il n’y a pas eu de grippe grave, cela fait quand même un certain temps. Et la dernière grippe moyenne est une grippe de 1973, car depuis on a eu que des grippes bénignes. Comme il y a beaucoup de population âgée cela tue quand même quelques dizaines de milliers de personnes à chaque fois les grippes normales, mais enfin on n’est pas dans la situation des grippes graves et encore moins des grippes moyennes. Et donc là c’est la désorganisation du paysage grippal qui est une surprise pour plusieurs raisons, on ne sait pas bien comment cela s’est produit mais il y a plusieurs raisons pour que soit une surprise et que cela donne de l’incertitude. En effet qui va à la chasse perd sa place, c’est-à-dire que la niche écologique des épidémies périodiques hivernales de grippes, si les grippes ne sont pas au rendez-vous d’autres virus les occupent. Tout comme par exemple le Sars-Cov-2 ou d’autres choses comme les VRS, des choses comme cela. Donc cela c’est déjà un élément d’incertitude. Et est-ce que l’année suivante la grippe va cogner à la porte et va reprendre sa place, ce n’est pas tout à fait sûr parce que comme je vous ai dit les niches écologiques quand elles sont bousculées il faut du temps pour les rétablir et puis le monde peut avoir changé et ainsi de suite. Donc tout ceci indique, et cela c’est peut-être la raison de cette inquiétude manifestée par l’OMS, tout ceci indique que on a beaucoup plus de risques que dans les années précédentes de voir quelque chose d’imprévu en matière de grippes, et d’autre part c’est inéluctable. Et donc il y a une chose importante c’est de se préparer à faire les vaccins. Parce que les vaccins antigrippaux ont quand même 50 -60 % d’efficacité, ils diminuent considérablement la transmission et ils ont une autre particularité, c’est qu’il faut les faire vite parce que dès qu’on sait qu’il y a un variant qui va circuler, il faut se décider et lancer une campagne de production de masse. Car ces incertitudes donnent un défi aux fabricants de vaccins pour courir et être à temps à l’arrivée du virus, mais c’est aussi une façon de rappeler que la vaccination antigrippale même si ce n’est pas une vaccination de protection totale de la population, est quand même quelque chose qui en allège considérablement la charge sur notre espèce et en particulier sur les personnes âgées, mais pas seulement. Parce qu’il faut rappeler que les syndromes d’asphyxie respiratoire aiguë dans les grippes se produisent sur des sujets entre 20 et 30 ans en parfaite santé sans qu’on comprenne pourquoi c’est eux qui vont justement en mourir abondamment. Si vous regardez la grippe de 1918-1919 dans la première vague ce sont des sujets jeunes qui meurent presque exclusivement, dans la deuxième vague il y a des surinfections pulmonaires et les personnes âgées meurent aussi. Peut-être que de nos jours avec les antibiotiques il en serait mort un peu moins. Mais la capacité des grippes à tuer par surprise j’allais dire des personnes jeunes est bien supérieure à celle du Covid par exemple. Si on prend un ordre de grandeur une grippe grave est 10 000 fois plus mortelle chez un sujet jeune que le Covid, c’est quand même un énorme écart.

Jacques Cohen, lorsque l’on entend tous ces chiffres, toutes ces statistiques que vous nous donnez et toute cette transformation possible, on a quand même l’impression que la grippe finalement c’est un virus assez complexe qu’il est difficile de contrôler, de prévoir et de prévenir.

Effectivement parce que là c’est un virus qui mute beaucoup pour échapper dans une espèce à l’immunité induite par les épidémies précédentes, et puis qui là passe également en inter-espèce avec des espèces j’allais dire susceptibles à l’occasion et puis d’autres où c’est vraiment exceptionnel. Et on avait un paysage relativement stable sur deux siècles qui s’est complètement désorganisé sans qu’on sache très bien pourquoi. Ce qui est intéressant à voir c’est qu’on a des éléments auparavant, c’est-à-dire avant le XIXème siècle. On voit quelques épidémies de grippe standard, mais on voit aussi que la grippe n’était pas au rendez-vous et que beaucoup d’épidémies respiratoires, à l’époque on disait épidémie catarrhale entre le XVIème et le XVIIIème siècle, ne sont pas des grippes. Donc le paysage grippal que l’on a connu n’était pas si vieux avec sa périodicité et ses types de gravité, et il s’est estompé il y a peu de temps sans qu’on sache très bien pourquoi. Et donc on ne sait pas comme toujours quand il y un bouleversement par quoi il va être remplacé. Mais il faut qu’on soit très attentif à cela et très réactif parce que c’est quand même un type d’affection respiratoire à transmission rapide qui à l’échelle de la population du globe qui a quand même beaucoup augmenté depuis un siècle, peut donner des avalanches meurtrières très spectaculaires si on ne fait rien.

Par contre, Jacques Cohen, c’est vrai que vous nous avez parlé de plusieurs cas de grippe avec différents animaux cités, alors on n’a peut-être pas de réponses claires ou de réponses fixes à la prochaine question. Mais de quels animaux viennent les grippes concrètement, finalement est-ce qu’il y a un animal au départ plus qu’un autre qui peut être porteur de ce virus ?

Oui, c’est tout à fait vrai, les grippes sont endémiques chez les volatiles et en particulier il est traditionnel que cela soit les canards en Asie du Sud-Est qui soient le réservoir et que cela se répande à partir de cette population-là. Pourquoi, on ne sait pas très bien pour dire le vrai, parce qu’il y en a beaucoup et puis qu’ils sont près des hommes, mais ce n’est peut-être pas une explication autre que tautologique. Donc effectivement, on a l’habitude d’épidémies qui viennent d’Asie pour les grippes et qui se promènent des volatiles à l’homme, ou des volatiles éventuellement avec un relais sur la grippe porcine, ce qui est beaucoup plus rare. Là on n’est pas absolument certain d’autant qu’il ne faut pas oublier que la grippe comporte aussi des grandes habitudes de variation pour éviter l’immunité acquise les fois précédentes sur ses deux molécules de surface principales, qui sont H et N, c’est-à-dire l’Hémagglutinine et la Neuraminidase pour ceux qui voudraient s’intéresser à la structure des virus.

Là on est arrivé dans les choses vraiment plus complexes je crois qu’il est l’heure pour tous nos auditeurs en tout cas ceux qui s’y intéressent un peu plus loin de vous laisser, Professeur Jacques Cohen. Et puis pour les spécialistes, on donne un rendez-vous sur votre blog d’ici quelques jours jhmcohen.com. A très bientôt.

A très bientôt.

Laisser un commentaire