Jacques HM Cohen 17 11 2024
Sur les ondes de RCF: LIEN
La chronique d’actualité avec le Professeur Jacques Cohen, avec nous par téléphone. Professeur, Bonjour.
Bonjour.
Et on va regarder aujourd’hui ce qu’il se passe du côté de la France et notamment du côté des agriculteurs qui se mobilisent contre le traité Mercosur. Si l’on fait une photographie de cet espace agricole en France, Jacques Cohen, que faut-il retenir dans un premier temps ?
Et bien les agriculteurs ont l’impression que l’on visse les clous de leurs cercueils avec ce Mercosur qui n’est que le dernier épisode. Parce qu’il y a déjà eu sous la bannière de l’Europe tout un tas de choses qui leur sont catastrophiques.

Manifestation d’agriculture contre l’adoption du traité du Mercosur par l’UE
Alors que l’agriculture française allait vers une modernisation considérable, on l’a abattue en plein vol pour considérer que finalement c’était le seul domaine où la France bénéficiait d’une balance positive de l’Europe et qu’il n’y avait qu’à supprimer cela, sur un raisonnement des autres pays qui était que de toute façon que l’agriculture c’était marginal alors qu’en France c’était une puissance considérable, à la fois économique et politique.
Alors puissance économique parce que nous étions très largement exportateurs et qu’actuellement, si on enlevait les spiritueux, nous sommes devenus déficitaires en matière agricole, ce qui est un comble, comme dégringolade extraordinaire sur les 15 dernières années. Et par des multiples règlements, ou en plus nous en avons surajouté. Nous en avons rajouté sur les limitations européennes, les agriculteurs commencent à se retrouver dans une situation totalement paralytique. Je ne prendrai pas aujourd’hui la démonstration qui demande un peu de temps du caractère totalement biaisé des seuils énormes qui ont été imposés sur un certain nombre de produits, puisqu’on a trouvé une façon astucieuse de prendre en compte, lors de la substitution d’un produit à un autre, le paramètre d’efficacité et non pas le paramètre de poids, alors que la toxicité est généralement sur le poids et pas sur le mécanisme d’efficacité. Mais on y reviendra un jour ou l’autre pour montrer l’arrière-pensée idéologique du sujet.
Alors, le Mercosur ? Et bien tout d’abord, il faut se rappeler que pendant longtemps, l’agriculture française était une puissance politique majeure, la FNSEA dirigeant de fait le ministère et pouvant paralyser le pays quand cela lui chantait. Savoir ce qu’elle en a fait c’est autre chose, d’autant qu’elle avait à gérer le grand écart entre les petits agriculteurs dans un coin et les producteurs céréaliers extensifs de l’autre. Le Mercosur, c’est un raisonnement européen très simple qui est qu’en échange de l’accès au grand marché sud-américain pour des tas de choses sophistiquées, en biens de haute valeur ajoutée, de leur permettre d’exporter leurs produits agricoles chez nous puisque de toute façon les agriculteurs on n’en veut plus, on veut les tuer. Ce qui bien évidemment ne leur plaît pas.
Une des grosses hypocrisies est de dire qu’effectivement les produits devront être importés après avoir été fabriqués aux normes européennes, ce qui est complètement folklorique pour deux raisons. Il est très difficile de contrôler ces normes sur place. Il est très difficile de les mesurer à la sortie, et enfin dans des pays où la corruption est quand même majeure il est très difficile d’imaginer que les certificats de production aux normes européennes ne seront pas une espèce sonnante et trébuchante plutôt que des mesures objectives de ce qui a été fait. Cela les agriculteurs l’ont très bien compris. Ils vont donc être confrontés à des produits élaborés dans des normes ne correspondant pas du tout aux normes européennes et qui seront en concurrence avec leurs propres produits qui eux seront lourdement handicapés par un certain nombre de normes qui pour certaines sont valides et intéressantes et pour d’autres sont des alibis de la volonté de liquider l’agriculture qui ne soit pas une agriculture de niche sur des produits de luxe, alors que nous avons le potentiel de nourrir une bonne partie de la planète.
Il faut rappeler quand même qu’on ne peut pas à la fois dire qu’on veut supprimer ou diminuer tout ce qui peut améliorer le rendement agricole et dire qu’il faut préserver les terres parce que la meilleure solution pour ne pas avoir trop de terres consacrées à l’agriculture, c’est qu’elles produisent beaucoup et comme nous avons quand même une grande population humaine qui croît et qui va croître jusqu’à la fin ou les deux tiers du siècle avant de redescendre, il faudra bien les nourrir, ou alors il faudra les tuer, mais si c’est pas le cas, il faudra bien les nourrir.
Et bien l’Europe considère qu’elle n’en a rien à faire, qu’à la limite elle peut déléguer cela à l’Ukraine et que l’agriculture française peut aller à l’Ehpad en dehors de quelques cultures de niche. Nous avons un autre pays d’Europe qui fait la grise mine en la matière, ce sont les Pays-Bas, parce qu’eux ont une agriculture sophistiquée et moderne, puisqu’ils n’ont pas beaucoup de territoire, qui a une très bonne productivité, et nous sommes en situation d’avoir une alliance entre les survivants, français, hollandais, allemands un petit peu, espagnols et italiens et tout le reste étant totalement abandonné par le règlement européen.
Alors naturellement, les politiques cela ne tire que sur les ambulances et si les agriculteurs avaient encore la force dont ils disposaient il y a une quinzaine ou une vingtaine d’années, on ne s’amuserait pas à jouer à cela. Mais là, je pense qu’on va leur promettre quelques contrôles de façon ronflante que les produits en question seront contrôlés et qu’il n’y aura pas de concurrence connexe ou qui ne soit pas honnête, mais en réalité le choix européen a été fait de les sacrifier. L’agriculture en Europe doit donc d’accepter les importations du Mercosur en échange de produits manufacturés à beaucoup plus haute valeur ajoutée, comme par exemple des armes ou autre produits militaires que nous exporterons dans ces pays si les États-Unis n’arrivent pas à nous en empêcher.
Jacques Cohen, par la voix du Premier ministre, Michel Barnier, la France s’est positionnée contre ces accords entre l’Union européenne et le Mercosur. Même si, vous le disiez, il y a aussi les Pays-Bas qui font un petit peu grise mine, est-ce que la voix d’un seul ou de deux pays peut être suffisante pour empêcher que ces accords soient signés ?
En fait en Europe il y a deux choses, il y a le règlement et il y a les rapports de force. Quand il y a une alliance franco-allemande, si j’ose dire, c’est un poids suffisant sur l’Europe pour que les autres soient obligés d’accepter en particulier que le Parlement européen ne puisse pas s’y opposer sérieusement. A partir du moment où ces temps-ci nous avons une dégringolade d’une part du poids de la France compte-tenu de notre situation économique, et de l’Allemagne compte-tenu de la sienne pour des raisons un peu différentes, plus un désaccord entre les deux pays, si j’ose dire, quand le chat est parti les souris dansent, et n’importe quel groupement politique aux ambitions déraisonnables peut faire la pluie et le beau temps au Parlement européen ou dans la Commission. Donc cela, c’est quand même tout à fait gênant, et s’il y avait à nouveau, on va voir avec l’effondrement de Scholz, s’il y a un nouveau une alliance franco-allemande elle pourra à nouveau diriger l’Europe dans des directions raisonnables, si elle ne se fait pas, je ne suis pas très certain que l’Europe peut durer longtemps en dehors d’être une zone de libre-échange. Et à ce moment-là, dans la zone de libre-échange chacun fera ce qu’il voudra avec des politiques indépendantes. Et la banque centrale européenne arbitrera qui elle soutient ou laisse tomber. L’échéance est à 5-6 ans maximum si on ne rectifie pas le tir.
À partir de là, quelles sont les pistes pour l’avenir des agriculteurs francelais, Jacques Cohen, en quelques mots ?
Alors les agriculteurs français, ils ont plusieurs possibilités mais qui sont étroites. On leur dit « faites du haut de gamme », c’est très bien, mais sur la planète tout le monde ne peut pas acheter du haut de gamme. Ensuite, il y a toutes les palinodies anti-viande par exemple et autres qui leur tapent dessus et ils ont du mal à se défendre parce qu’ils n’ont pas bien d’habitude.
Et d’autre part, une partie de leurs organisations professionnelles défendent les intérêts de grands groupes comme les distributeurs de luzerne ou autres, en se moquant un petit peu de ce qui peut advenir des agriculteurs de taille inférieure.
Donc leur situation est difficile. Ils sont aussi pris en tenaille avec des organisations ultra minoritaire chez eux mais bruyantes, défendant une soi-disant agriculture passéiste extraordinaire qui serait biologique et autre alors qu’on sait qu’il n’y a aucune différence sérieuse à part une productivité nettement moins bonne. Donc leur avenir est difficile. Leur avenir est difficile et il faut espérer qu’ils retrouvent des alliés politiques hors de leur milieu pour se rappeler qu’une agriculture forte et exportatrice est un atout pour notre pays, que nous sommes en train de liquider, et que c’est fort dommage parce que nous n’en avons pas beaucoup d’autres.
Et bien un grand merci, Professeur Jacques Cohen, de nous avoir éclairés dans cette chronique d’actualité et on vous dit à très bientôt. En attendant plus de nouvelles sur votre blog jhmcohen.com.
Voilà, à bientôt.