Jacques H COHEN 19 1 2024
Sur l’antenne de RCF: LIEN
La question d’actualité avec le Professeur Jacques Cohen, bonjour.
Bonjour.
On va parler aujourd’hui indifférence, empathie et mensonges chez les Présidents, notamment de la Vème République, Professeur. C’est assez étrange comme titre, qu’est-ce-que cela signifie ? Empathie finalement c’est vrai que l’on comprend bien, mais indifférence chez un président qu’est-ce que cela peut vouloir signifier ?
Ce sont des caractéristiques qui peuvent être des qualités ou des défauts pour un président, mais qui sont indispensables. Et l’indifférence est très importante. Ce n’est généralement pas souligné, mais elle a des gros avantages. Être indifférent, ça permet de raisonner froidement, de ne pas céder à l’affect, de ne pas récompenser les amis et d’agir au mieux sans avoir d’idées préconçues, voire même d’en changer comme de chemise.

Place du Forum Alger 1958 Discours de CDG « Je vous ai compris »
Prenons plusieurs présidents, Charles-de-Gaulle par définition, mettant la France ou du moins celle dont il avait l’idée devant tout, considérait qu’il pouvait ensuite traiter les Français avec une parfaite indifférence au service de la France. François Mitterrand lui avait commencé sa carrière politique comme un monarchiste d’extrême droite et désillusionné pendant l’occupation avait ensuite pu conduire une politique totalement ondoyante voire opportuniste, parce qu’il n’était pas embarrassé par des convictions. On sait que Churchill a été capable de gambit sacrifices considérables au nom d’un intérêt supérieur, quand il a par exemple laissé un convoi maritime entier être massacré en ayant retiré son escorte. Ce convoi allait à Mourmansk, il essayait de montrer à Staline qu’il ne pouvait pas faire plus comme aide et comme par hasard effectivement le convoi n’est jamais arrivé. Donc ce sont quand même des choses d’une échelle importante, de même quand il a laissé bombarder Coventry pour ne pas dévoiler qu’il connaissait le code de l’aviation allemande.
L’indifférence sert à des tas de chose. Pour François Hollande, elle a servi à gérer des courants, des promesses en tout genre dans le parti socialiste, et on peut dire aussi que Jacques Chirac en a fait autant. Donc l’indifférence est importante et utile, si je puis dire, pour un président, mais on verra tout à l’heure qu’il n’en faut pas trop.
Parce que finalement , l’indifférence totale, il n’y a que les psychopathes, comme certains Klinefelters, qui en sont capables. C’est à dire que rien ne les effleure, ils n’ont pas de notion du bien et du mal et ils agissent en direct de façon éventuellement extrêmement catastrophique comme les tueurs en série. Les présidents ne le sont généralement pas, rassurez-vous.
Alors l’empathie, par définition l’empathie, la capacité à souffrir avec les autres au sens strict et donc à assumer, elle est indispensable aux présidents parce que c’est ce qui fait leur popularité. De ce point de vue-là, le couple indifférence-empathie est quelque chose de compliqué à gérer pour un président. Il ne faut pas croire que par exemple le général De Gaulle n’était pas capable d’empathie. Vous vous rappelez peut-être, du moins vous avez lu parce que ce n’est pas votre époque, sa célèbre formule pour les « Européens » comme on disait d’Algérie, « je vous ai compris ». Ce qu’il n’ajoutait pas « de toute façon, j’ai bien compris ce que vous voudriez, mais vous n’aurez rien et vous allez faire vos valises » et il ne l’a surtout pas ajouté.
Donc y compris Charles De Gaulle était capable, alors que son indifférence était visible, de manifester une empathie et de convaincre les Français. On pourrait dire d’ailleurs qu’il y a deux sortes d’empathie. Il y a une empathie, j’allais dire constitutionnelle. On pourrait dire en caricaturant si c’était de la génétique, que ce sont les gens qui ont des gènes d’assistante sociale, alors que d’autres ne les ont absolument pas. Jacques Chirac était particulièrement efficace de ce point vu là parce qu’il avait effectivement des gènes d’assistante sociale, capable d’aider n’importe quel député ou membre du parti, ou les gens qu’il avait rencontrés en ne ménageant pas sa peine, etc, etc. Il y en a d’autres, comme par exemple Giscard D’Estaing qui est son contraire, qui ne manifestait pas une approche constitutionnelle de l’empathie. Lui il agissait de façon rationnelle, il avait construit une épure, il fallait montrer qu’il était proche des Français en allant bouffer chez eux ou en servant le petit-déj aux éboueurs. Mais les Français sentaient bien, la population sentait bien, que tout ça était construit, que ce n’était pas une empathie, j’allais dire, très profonde. Un autre cas qui est beaucoup moins connu, c’est le cas de François Hollande, qui est d’ailleurs l’archétype de l’efficace en empathie. C’est le bon copain au bistrot qui va taper sur l’épaule de celui qui a des misères. Vous le lâchez dans n’importe quel bistrot de village, au bout d’un quart d’heure c’est lui qui a les confidences de tous ceux qui ont des misères, c’est-à-dire de tout le monde, etc, etc. Et pourtant dans le même temps, il est parfaitement capable d’être monstre froid et d’agir avec indifférence.
Le problème d’ailleurs du couple empathie et indifférence, c’est que quand on en arrive au troisième composant qui est le mensonge.
D’ailleurs, Jacques Cohen, justement je me permets je vous interromps au milieu de votre développement, mais vous avez dit ce sont des caractéristiques indispensables, l’empathie et l’indifférence. Le mensonge aussi c’est indispensable, Jacques Cohen ?
Le mensonge aussi est indispensable parce que la vie politique étant ce qu’elle est, des gens qui disent toujours toute la vérité en permanence, tels par exemple Mendès-France, n’arrivent jamais à percer dans le monde actuel. Donc le mensonge. Il y a de beaucoup de nuances de mensonge. Il y a le mensonge énorme, il y a l’ambiguïté et les Français curieusement tolèrent le fait de sortir une énormité dont ils savent en fait très bien qu’elle est destinée à faire plaisir mais qu’elle ne prêtera pas à conséquence. Une caricature là-dessus, si on reste sur François Hollande, la fameuse formule « mon ennemi, c’est la finance ». Tout le monde sait qu’il n’allait pas pendre les banquiers aux réverbères, etc, etc. Et pour les autres présidents on pourrait trouver quelques perles du même genre, mais nous n’avons pas le temps ce matin de faire une anthologie du mensonge et de ses approximations en politique. Les Français ayant vis-à-vis des présidents une attitude qui est l’image du père et finalement peu importe que ce qu’ils racontent instantanément ne soit pas vrai à la période suivante, à l’instant où c’est entendu cela fait plaisir. Et malheureusement le mensonge est indispensable à une bonne gestion politique dans le monde actuel et dans notre pays. Alors le mensonge, il y a des limites. C’est que on peut mentir aux gens une fois, mais il est rare d’être capable de mentir plusieurs fois sur le même sujet et que cela marche. C’est à dire, qu’au bout d’un certain temps les Français considèrent que le président est un faux-jeton, pour parler vulgairement, et c’est ce qui est arrivé à Nicolas Sarkozy et je pense que c’est ce qui est en train d’arriver à Emmanuel Macron, qui lui aussi a une capacité d’empathie à se mettre à la place de son interlocuteur, à le persuader qu’il est totalement d’accord avec lui, alors que quelques secondes plus tard, il fera tout à fait le contraire parce qu’il est fondamentalement indifférent.
Ce qui renvoie en fait à ce que la plupart des présidents ont une fêlure intime. La carrière pour être Président est une carrière épouvantable. Il faut tout y sacrifier pendant toute sa vie, ce qui permet de venir au théorème de Cerisé qui connaissait bien Giscard D’Estaing et qui avait expliqué que « pour vouloir être président, il faut être fou ».
Ça veut dire quelque part, Professeur, que pour gérer toutes ces émotions, l’indifférence, l’empathie et le mensonge, il faut avoir une tête un petit peu particulière ?
Oui, il faut avoir une tête un peu particulière, mais très souvent une anomalie, si l’on peut dire, non pas génétique mais de la construction de la personnalité. Dans le théorème de Cerisé, il ajoute que les plus fous, – alors fous c’est un terme vulgaire mais il s’agit bien sûr d’avoir une anomalie et une revanche psychologique à prendre, une fêlure interne –, et donc Cerisé avait dit que les plus fous n’y arrivent pas parce qu’ils explosent en vol, avant d’être président, les moins fous renoncent en route parce qu’ils ont quand même une once de sagesse, et le président il ne faut pas oublier qu’il est quand même fou, que c’est quelqu’un qui a une folie entre guillemets entre les deux, qui arrive au bout de la course.
Donc il ne faut pas prendre les présidents pour des intelligences artificielles, sans affect et sans ressentiment. On n’aura pas le temps aujourd’hui, mais j’ai vu des preuves pour l’un et pour l’autre de comportements complètement atypiques, liés à des problèmes de la petite enfance ou sur leur père par exemple pour Sarkozy, qu’on ne pourrait pas imaginer s’ils n’étaient pas finalement des êtres de chair avec des souffrances intimes comme les autres.
Et je vous propose Professeur, de terminer là-dessus si vous le voulez bien.
Mais ils les ont sublimés dans une ambition et un autre jour on parlera peut-être de l’ambition.
Merci Professeur Jacques Cohen d’avoir été avec nous dans cette chronique d’actualité et on vous retrouve très bientôt.
Merci, à bientôt.