Guerre Ukraine-Russie : l’escalade réussie des Ukrainiens

Jacques HM Cohen 2 juin 2023

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La Chronique d’actualité aujourd’hui avec le Professeur Jacques COHEN. Jacques COHEN bonjour.

Bonjour.

Nous évoquerons aujourd’hui la guerre d’Ukraine et son passage en Russie. Alors pour commencer, qu’est-ce que signifient les différentes attaques à Moscou ?

Les attaques de Moscou sont spectaculaires, sans intérêt militaire mais avec un grand effet politique. Les Ukrainiens ont lancé des drones à faible charge explosive sur Moscou. On ne sait pas très bien s’ils les ont lancés d’Ukraine ou s’ils les ont lancés, le plus probablement, depuis le territoire de la Fédération de Russie. Et l’un d’entre eux, par exemple, est allé dans une fenêtre d’un building en banlieue de Moscou. Ce n’est pas tellement la valeur militaire de ces engins qui ont une charge de 10 ou 20 kilos maximum, c’est l’impact politique. Les ukrainiens ont choisi de montrer qu’ils pouvaient taper la capitale et ne veulent pas même prendre l’alibi de cibles militaires.

Il est bien évident que les Russes le font depuis longtemps. Mais du côté Russe, ils disent qu’ils ne visent que des cibles militaires ou peut être deux ou trois trucs autour, mais que ce n’est pas leur but. Là, les Ukrainiens ont choisi une attaque directement indistincte sur les civils.

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Drone propulsif ukrainien employé contre Moscou. De formule canard avec un arrière très plat tel la queue d’un castor ( d’où son surnom ), supportant le moteur. Curieusement pour un voyage sans retour, il est doté d’un train d’atterrissage fixe qui pénalise son rayon d’action. Ce qui fait douter de son lancement depuis l’Ukraine.

Il y a une autre chose aussi importante : des attaques plus sérieuses qui ont lieu maintenant dans la région de Belgorod avec des bombardements continus d’artillerie ou de drone et que donc, de fait, la zone de la Fédération de Russie à la frontière avec l’Ukraine est une zone de guerre. Il y a plusieurs attitudes là-dessus. Les occidentaux avec une unanimité impressionnante ont dit « là c’est de bonne guerre, puisque les autres bombardent, puisque les Russes bombardent, les Ukrainiens ont le droit de le faire aussi. Les Russes bombardent le territoire ukrainien et les Ukrainiens ont le droit de bombarder le territoire Russe », et ainsi de suite.

Jusque-là, ce n’était pas l’attitude. Les Américains étaient très prudents sur le fait qu’il ne fallait pas que du matériel américain soit employé en territoire de la Fédération de Russie. Les Ukrainiens ont immédiatement fait de la provocation quand ils ont envoyé quelques soi-disant indépendants Russes attaquer en Russie. Ils leur ont filé des véhicules blindés, flambants neufs d’ailleurs, US et polonais, et pas du matériel soviétique pour lequel ils auraient toujours pu dire que c’était une affaire interne entre Russes.

Donc, il y a depuis toujours une volonté des Ukrainiens d’élargissement et d’escalade du conflit, considérant que si le conflit reste limité entre eux et la Russie, ils finiront par perdre. Et là, pour cela, la première étape pour eux c’est d’arriver à taper aussi sur le territoire de la Fédération de Russie avec du matériel occidental dans la région de Belgorod. C’est fait.

Les occidentaux avaient au départ une réticence qui était d’éviter que les Russes ne prennent cela comme sujet d’escalade et attaquent donc, de fait, des concentrations militaires ou des voies de logistiques dans les pays de l’OTAN. Manifestement, la démonstration réussie des ukrainiens c’est que les Russes ont peur de l’escalade parce qu’ils n’ont aucune envie de prendre le stock de missiles de l’OTAN sur la figure, si je puis dire, dans la mesure où le leur est réduit pour l’instant et donc, ils refusent l’escalade en se contentant d’un minimum de riposte. Cela ne veut pas dire que ce sera définitif, c’est là où les occidentaux se trompent peut-être. Mais la tactique Russe est de monter en puissance dans l’industrie de guerre et ils ne vont réellement attaquer qu’une fois réunie une force basée sur une mobilisation industrielle, d’autant plus qu’ils ont fait la bêtise, quand ils ont attaqué l’Ukraine, de ne pas avoir prévu une mobilisation à une échelle suffisante. Donc chat échaudé, craint l’eau froide, si j’ose dire, ils serrent les dents, ils ne réagissent pas, mais cela ne veut pas dire qu’ils ne puissent pas réagir dans le futur. Et il n’y a pas que les bombardements pour réagir, ni l’annonce de bombardement nucléaire qui me paraît, là aussi, quelque chose de peu probable, sauf désastre chez les Russes. Là, il est fort possible qu’un jour ou l’autre les Russes acceptent l’escalade par palier et puissent faire des sabotages dans les pays de l’OTAN, détruisant des usines de production d’armement ou bien paralysant la distribution électrique, de gaz, de voies ferrées, ou d’infrastructures informatiques. Enfin différentes choses, ce n’est pas la peine de détailler. Il n’est pas certain que l’enthousiasme des européens, « les Russes craignent l’escalade, ils ont presque perdu, il n’y a plus qu’à pousser un peu plus fort », soit tout à fait justifié. Ce qui est suspendu aussi, c’est une certitude, c’est l’offensive ukrainienne annoncée largement avec du matériel occidental, cette fois-ci dans les provinces d’Ukraine conquises par la Russie. Et cela conditionnera beaucoup de chose. Parce que manifestement il leur a été fourni énormément de choses, mais cela suffit pour une offensive courte. On n’est pas sur le développement industriel de pouvoir supporter une guerre longue avec ce matériel de percée en chars lourds, artillerie. Ou cela marche ou cela ne marche pas. On verra la suite. Mais la leçon principale qu’il faut garder, c’est que les Russes refusent l’escalade pour l’instant, que les ukrainiens en ont assumé une étape, que les occidentaux ont applaudi, beaucoup plus en Europe d’ailleurs qu’aux Etats-Unis. Donc ça c’est une leçon importante.

Il y a un petit détail qui est aussi conditionné par ces bombardements, paradoxalement, c’est la question des crimes de guerre. Parce qu’au procès de Nuremberg, on a renoncé à mettre le bombardement de villes civiles dans les crimes de guerre et crimes contre l’humanité que, certes les allemands avaient commencé, mais les alliés en avaient fait autant et donc, là malheureusement, on peut penser qu’incriminer les Russes pour les attaques sur les civils ne pourra pas être maintenu si un jour il y a un grand procès, parce que les ukrainiens en font autant, non pas tellement à Moscou, mais dans la région de Belgorod. Donc c’est aussi, j’allais dire, une escalade qui montre que la guerre malheureusement a le même visage, quels que soient ceux qui la mènent.

Très bien, merci beaucoup Professeur Jacques COHEN et on peut en découvrir plus sur jhmcohen.com. Merci beaucoup d’avoir été à nos côtés lors de la chronique d’actualité et on vous dit à très bientôt.

A Bientôt.

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