Jacques HM Cohen 20 2 2025
Sur les ondes de RCF: LIEN
Avec nous aujourd’hui, le Professeur Jacques Cohen. Jacques Cohen, Bonjour.
Bonjour.
Question d’actualité, c’est le rendez-vous d’aujourd’hui avec évidemment l’actualité c’est Trump-Poutine, qu’est-ce que le président Trump a obtenu du président Poutine ?
Alors on n’en est pas certain, mais par définition il a obtenu quelque chose. C’est un homme d’affaires et il ne donne rien sans rien. Or, il a donné beaucoup. Donc la question qui se pose, c’est qu’est-ce qu’il reçoit ?

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Alors ce qu’on met en vitrine ce sont en quelque sorte les ressources minières de l’Ukraine, mais ce n’est pas si évident que cela. D’abord parce qu’il faut aller les chercher, et puis même si on y arrive, il faudra du temps. Une partie est en territoire contrôlé par les Russes et même à peu près la moitié. La ligne de front est également quelque chose qui fout une sérieuse pagaille, parce que par exemple la plus grande cokerie du pays est sur cette ligne, donc cela ne peut pas être exploité si facilement, il faudrait vraiment une paix sérieuse pour que cela puisse être exploité. Donc la question des ressources minières de l’Ukraine, ce n’est pas impossible, mais cela ne suffit pas à expliquer l’ampleur des concessions de Trump.
Il y aurait donc autre chose, Jacques Cohen ?
Oui, cela ne suffit pas à expliquer l’ampleur des concessions de Trump dont je vous rappelle qu’elles vont très loin puisqu’il s’agit de reconnaître l’état de fait et un cessez-le-feu sur la ligne de front actuelle, en échange en plus de lever toute sanction vis-à-vis de la Russie progressivement. En fait, je pense que ce que Trump a obtenu, c’est l’accès aux richesses russes et non pas aux richesses ukrainiennes. C’est à dire en particulier de permettre à Exxon, ExxonMobil, de s’implanter en Russie en cassant le monopole d’exploitation russe du gaz et du pétrole. Alors vous allez me dire que les Américains en ont du gaz et du pétrole, et même qu’ils sont en train d’en fournir aux Européens au prix fort. Mais le gaz russe revient beaucoup moins cher, et pour le pétrole le pétrole de l’Oural est par hasard le meilleur pétrole du monde et lui aussi il est extrêmement pratique si on en dispose. Donc je pense que ce sont surtout ces richesses-là et peut-être quelques autres richesses de la Russie, qui là aussi est un état minier, qui sont dans la corbeille côté Poutine.
Et puis il y a une autre chose importante, c’est que la stratégie américaine, c’est qu’il faudrait détacher la Russie de la Chine, parce que les Américains veulent faire la guerre à la Chine. Et de ce point de vue-là permettre aux Américains l’accès aux ressources russes peut comporter également l’accès à la route du Nord, c’est à dire à la voie pour le pétrole et pour le gaz surtout par bateau pour passer par le Nord. Et je vous rappelle que ce passage du Nord, les Chinois ont déjà investi carrément un certain nombre de stations relais pour leur flotte dans le futur et que c’est peut-être quelque chose où les Américains veulent planter une station à côté de chaque station chinoise. Sans compter que cela rejoint une autre obsession de Trump, c’est à dire la question, comme vous le savez, du Groenland, puisque le Groenland conditionne non pas la route du Nord à ras de la Sibérie, mais l’autre route du Nord, c’est à dire celle à ras du Canada, qui deviendrait un lac américain donc qui rentrerait dans la gestion des détroits de type intra-territorial comme le Bosphore si les Américains sont des deux côtés, c’est à dire au Canada et au Groenland. Vous me direz pour l’instant ils sont sur zéro côté, mais pour Trump ce n’est qu’un petit détail qu’on va régler vite fait.
Vous allez aborder dans une poignée de secondes, Jacques Cohen, l’attitude des Européens. Mais je profite et je rebondis sur votre remarque à propos de la Russie et de la Chine. Autrefois, le Général De Gaulle, il y a très très longtemps, parlait d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural. Est-ce-que cette politique étrangère de l’Europe, elle n’est pas mal conduite parce qu’on aurait peut-être intérêt à associer l’Europe à l’Union Européenne pour la détacher de la Chine.
Vous voulez dire l’associer à la Russie ?
L’associer à la Russie.
En fait il y a deux attitudes européennes en la matière. L’une, c’est le parti de la guerre, les pays baltes et l’Ukraine, une opinion polonaise et même les décideurs polonais sont divisés là-dessus. Ce parti de la guerre considère qu’il faut arriver à détruire la Russie, à la fragmenter et il faut donc faire la guerre jusqu’à défiler sur la place Rouge. Ce qui est un coût que vous pouvez imaginer et ce qui à mon avis est une très profonde erreur, parce que s’il n’y a plus de puissance régionale russe, on aura de la frontière hongroise à tout le long de la frontière chinoise en passant par le Caucase et l’Asie centrale, on aura des zones d’instabilité majeure et nous sommes incapables de faire les gendarmes dans ce genre de chose. Donc cela me paraît une politique à très très courte vue et très mauvaise, car cela ne peut en plus que donner des cartes aux Chinois vis-à-vis de la main mise en fait sur la Russie si elle était en miette. Et l’autre attitude, c’est celle qu’avait eue Willy Brandt pour l’Allemagne de l’Est, c’est à dire que si on obtient un commerce plus ou moins libre, il ne faut pas se faire non plus d’illusions, mais sur une intégration économique on obtient une dissolution politique de l’impérialisme et un développement, et c’est une solution meilleure pour obtenir de rattacher la Russie à l’Union Européenne, laquelle a justement des intérêts tout à fait communs, non seulement de l’Atlantique à l’Oural, mais comme vous le savez, une grande partie du gaz est de l’autre côté de l’Oural.
Jacques Cohen, on revient à la suite de votre chronique, je vous ai un peu interrompu. C’est vrai que tout bouge en ce moment, les Européens se réunissent autour du président Macron et des personnes de l’OTAN. Alors, imaginons, en cas d’école, il y a un cessez-le-feu. Quel pourrait être selon vous l’attitude des Européens ?
Alors tout dépend d’ailleurs si ce cessez-le-feu c’est un cessez-le-feu et un front parfaitement froid ou un front avec incidents sporadiques soit sur le front soit en arrière du front. C’est à dire un petit peu si on se retrouve dans la situation qu’a eu Gaza ou qu’a eu le Liban pendant longtemps, ou si on est sur un front comme la Corée qui est parfaitement froid. Il y a une grosse grosse différence. Et dans le cas d’un front froid, il est totalement inutile de mettre des troupes européennes du côté ukrainien, si l’on peut dire, de ce front. C’est d’autant plus inutile et cela revient à donner un gage d’otages potentiels si jamais ce front se réveille. Parce qu’il est évident que l’Europe n’a pas du tout la force militaire d’avoir un corps expéditionnaire à l’échelle de cette guerre. C’est d’ailleurs un signe du désarroi des Européens que d’avoir envisagé de mettre des forces d’interposition de ce qui pourrait leur arriver. C’est ce qui est arrivé à la force d’interposition au Kivu, dans l’est de la République Démocratique du Congo, quand Kagame donc pour le Rwanda a décidé d’envahir avec le M23 de façon à peine camouflée et la force qui avait le vague tampon de l’ONU et qui était entre autres sud-africaine a été balayée, y compris avec une vingtaine de morts parmi les soldats sud-africains il y a quelques jours. Donc c’est le désarroi européen ayant conduit à dire on mettra même des soldats garantie du cessez-le-feu,. Dans le meilleur des cas c’est la FINUL au sud du Liban dont vous avez vu l’inefficacité spectaculaire, et dans le pire des cas c’est des gens qui se font abattre, et s’ils se font abattre vous imaginez la réaction dans l’opinion publique européenne.
Mais Jacques Cohen, on peut quand même s’interroger s’il y a un cessez-le-feu pour que dans 3 ans, dans 4 ans, dans 5 ans, cela ne reparte pas en conflit. Donc trouver une solution durable, est-ce-que ce n’est pas l’objectif quand même de Trump et de Poutine, de Poutine peut-être moins, mais de Trump en tout cas ? Et l’Europe pourrait peut-être comprendre cette situation-là.
Je ne pense pas que Trump cherche des solutions durables. Il considère que c’est son rapport de force qui impose la situation et que si son rapport de force ne se dégrade pas et même s’il s’améliore dans son raisonnement, et bien ils continueront à imposer leur volonté sur toute la planète. Vous connaissez la formule « Oderint dum metuant », qu’ils me détestent ce n’est pas grave s’ils me craignent.
Donc Jacques Cohen, on peut dire que cette chronique se termine, que c’est un véritable feuilleton, qu’on va vous retrouver sur ces sujets. Et puis il y en a un autre qui me vient à l’esprit, c’est à chaud. En dehors même de votre chronique, j’aimerais bien avoir votre point de vue, puisqu’il s’agit d’une certaine façon de la Russie. J’ai vu passer une information toute récente à propos de moteurs à plasma qui permettraient à certaines fusées d’aller à plusieurs dizaines ou même centaines de kilomètres par seconde et donc de permettre de joindre Mars en un mois. J’ai vu cela sur Twitter. Ce n’est peut-être pas crédible, Jacques Cohen ?
Ce n’est pas totalement non crédible. Ce n’est pas totalement non crédible, mais ils ne sont pas les seuls à avoir pensé à développer des réacteurs nucléaires à propulsion directe qui posent un grand nombre de problèmes techniques. Mais il est exact que les Russes sont mieux placés pour cela. Petit détail au passage, ce genre de réacteur est quand même très rayonnant et que donc c’est assez bien adapté à l’exploration planétaire sans présence humaine, alors que Trump et/ou Musk tiennent absolument à être à bord et donc il y a une grosse difficulté pour utiliser ce genre de propulsion pour des choses habitées.
Merci, Jacques Cohen d’avoir été avec nous. On vous retrouve dans question d’actualité pour la semaine prochaine. Et puis quand vous voulez sur RCF. A bientôt, au revoir.
A bientôt.