La chronique d’actualité cette semaine avec le Professeur Jacques Cohen avec nous par téléphone. Jacques, bonjour.
Jacques HM Cohen Jeudi 2 avril. Sur les ondes de RCF :LIEN https://www.rcf.fr/actualite/chronique-dactualite/embed?episodeId=674046
Bonjour J
L’occasion d’évoquer les élections mais sous l’angle de la France des villes et des deux France des champs, c’est le titre de votre chronique aujourd’hui, Professeur. Vous allez nous expliquer cela, et quelque part c’est aussi l’occasion de rendre un hommage à Jean de La Fontaine avec le rat des villes et le rat des champs, Professeur, peut-être ?
Je ne sais pas qui sont les rats dans cette fable, mais peut-être n’y a-t-il pas de rats quand même !!
Il est courant maintenant d’entendre rappeler qu’il y a, avec le résultat des élections municipales une France des villes et une France des champs. La France des villes, ce sont les zones où l’on fait du vélo, si j’ose dire. Et d’autre part celles où l’on fait de la voiture parce qu’il n’y a pas l’embarras du choix.
Alors on a une thèse très classique qui est que la France des champs périclite, se désertifie, qu’on a une diagonale du vide, par exemple qui passe à travers la Champagne-Ardenne, n’est-ce pas ? Tout cela est vrai, mais ce n’est pas tout parce que ce n’est pas totalement vrai. Il faut revoir déjà qu’il y a deux Frances des champs.
Il y a une France des champs qui effectivement périclite complètement et qui vote FN. Mais Il y a une France des champs qui s’en sort. Qui s’en sort soit parce qu’elle a une activité agricole moderne, soit parce qu’elle a une activité même industrielle, ce sont même des zones où il y a de l’industrie de pointe, on voit cela par exemple même au bout des Ardennes, n’est-ce pas ? Et cette France-là s’en sort pas trop mal.
Et il y a une coupure très nette, cette France-là elle ne veut pas des aventures d’extrême droite. Elle vote à droite et c’est, je pense, le plus solide des plafonds de verre de l’extrême droite, c’est que cette France rurale qui fonctionne, plus ou moins bien, bien sûr, mais qui fonctionne, n’est pas du tout tentée par des aventures déraisonnables. C’est une France traditionnellement à droite et qui fait du champagne, fait des céréales, fait de l’industrie mécanique par exemple du côté de Charleville. Donc celle-là, ce n’est pas du tout un gibier du Front National.
Alors on peut regarder également un autre aspect sociologique, c’est que la France des villes est divisée en deux, elle aussi. Il y a la France des villes, c’est-à-dire celle de la population qui s’en sort bien, qui fait du vélo en centre-ville, et puis il y a, j’allais dire, la France des auxiliaires de vie, aides-soignantes et femmes de ménage, qui survit par les aides sociales et par d’être les employés de maison de la France des centres villes. Qui vont travailler dans les centres villes, mais qui n’y habitent pas.
Et donc là aussi il y a une très très grosse coupure. Coupure qu’on peut aussi remarquer sur un autre aspect, c’est que toute cette France-là, périphérique et interne si je puis dire, périphérique des grandes villes, cette France-là, elle ne vit finalement que des aides sociales et par de la redistribution sociale, plus exactement. Et elle ne vit pas d’une activité économique productive, et donc elle est potentiellement extrêmement fragile à la conjoncture si on s’apercevait qu’on manque d’argent et que les financements de redistribution et les financements sociaux se mettaient à dégringoler.
Jacques Cohen, cela veut dire que cette photographie que vous nous faites de cette France, cette photographie sociale, sociologique de la France, elle a un impact sur les élections qui est le sujet que vous voulez lier à cette chronique ?
Mais c’est même le contraire. Les élections sont la révélation de ces différentes France. On a l’habitude d’opposer France des villes qui vote plutôt à gauche et France des champs qui vote plutôt à droite ou qui vote FN, et en fait il y a une différenciation des deux côtés. Il y a, comme je vous ai dit, on le voit au point de vue électoral. Les élections des villes qui mettent LFI en tête sont des villes extrêmement typées au point de vue électoral et au point de vue population.
Et ce ne sont pas les mêmes villes que les centres-villes. Donc on le constate aussi dans la façon dont les gens votent.
Vous avez des bastions LFI, Seine-Saint-Denis par exemple, qui ne votent pas du tout comme les centres-villes. Donc là c’est aussi une coupure nette et importante à comprendre que LFI est aussi affligée, de leur point de vue, d’un plafond de verre. Les centres-villes ne votent pas pour LFI, y compris les bobos etc, Après une bataille un peu sévère, si vous voyez l’histoire de Bordeaux par exemple, ou celle de Lyon, ou celle de Strasbourg, ou celle de Poitiers : les écologistes ne mordent pas et LFI non plus finalement.
On a une certaine typologie de centre-gauche, mais on n’a pas de typologie radicale qui devient majoritaire. Et donc finalement les deux extrêmes, LFI et le FN, sont tous les deux avec une bosse sur le front si je puis dire, ou sur le museau, parce qu’elles se heurtent à un plafond de verre qui est sociologique et qui va avoir une conséquence.
C’est que ces quatre Frances, et non pas deux Frances, sont à peu près incompatibles.
Donc on ne voit pas très très bien comment avoir un système efficace et qui ne soit pas au doigt mouillé, aux compromis incompréhensibles, et surtout à l’immobilisme. C’est cela le plus inquiétant.
Et cette carte de France que vous nous décrivez, Jacques Cohen, qui est en lien donc, vous l’avez dit, avec les élections qui sont même facteur de révélation finalement de cette carte de France. Est-ce qu’on la remarque sous la même forme à chaque élection ? Est-ce qu’une élection, par exemple comme récemment les élections municipales, traduit la même chose que lorsque les présidentielles, que l’on peut anticiper en 2027 mais que l’on peut regarder à travers l’histoire, ou encore les élections législatives, ce genre de choses ?
Pour les législatives, c’est certain. Pour les présidentielles c’est nettement plus compliqué. D’une part parce que c’est une élection globale où tout le monde vote sans base géographique, et pour le caractère particulier de cette élection. On ne retrouve pas cette typologie. Les présidentielles, c’est quelque chose de beaucoup plus compliqué en France. D’abord parce que c’est un contact individuel entre le président ou le président potentiel et les électeurs. Et la confiance des Français, elle révèle des tas de choses, en particulier la façon dont individuellement les Français font confiance à untel ou untel révèle beaucoup de choses non pas seulement sur le candidat, mais sur la France. Si vous vous rappelez que les Français ont à chaque fois refusé un candidat qui paraissait rigoriste, que ce soit Balladur ou que ce soit Jospin, les Français considèrent qu’un président doit comprendre la vie, qu’il soit un peu filou ce n’est pas très grave, s’il se débrouille comme il faut. Parce qu’on peut aussi être confronté au théorème de Nicolas Domenach qui est « si t’as fait des bêtises, si t’as les flics au cul qu’il faut que tu te planques pendant trois jours avant de te sauver à l’étranger, est-ce que tu vas sonner comme copain chez Balladur ou chez Chirac ? ».
C’était le paradoxe de Nicolas Domenach alors que Balladur était au plus haut des sondages. Et les Français bien sûr préfèrent un président qui les comprenne parce qu’ils sont quand même eux aussi tentés de penser qu’en cas d’ennuis on peut faire des bêtises, et qu’un président trop rigoriste à la façon de Jospin ou de Balladur, ce n’est peut-être pas ce qui leur plaît le plus.
Et à chaque fois on voit cette relation binaire et individuelle du président potentiel et des Français, ruiner des candidatures qui pourraient paraître arithmétiquement efficaces, mais je prends le pari que Nicolas Domenach aura à nouveau raison et qu’Édouard Philippe va encore avoir de grosses difficultés quand on sera vraiment dans la présidentielle.
Merci, Professeur Jacques Cohen, pour cette chronique d’actualité où vous avez décortiqué cette carte de France et donc aussi les résultats des élections, ce qu’elles traduisent. C’est vrai que vous nous avez baladés à travers les époques en nous parlant d’un certain nombre de personnages. Simplement, Professeur Jacques Cohen, je me permets parce que c’est assez rare quand on peut le faire, vous avez mentionné le FN, aujourd’hui on parle bien de RN, on est bien en 2026, Professeur.
Ah c’est sûr, je reconnais avoir gardé des mauvaises habitudes de langage.
À très bientôt en tout cas, Professeur. Merci beaucoup.
À bientôt.