Napoléon. La campagne de France

Il y a deux cents ans : la campagne de France de Napoléon Ier

Pour une lecture politique contemporaine

JHMC

La campagne

La campagne de France de 1814 est le plus souvent lue avec des verres déformants. Pour les Français, ceux du pacifisme comme la plus inutile des boucheries napoléoniennes, ou au contraire les lunettes d’une tactique militaire géniale contre des forces largement supérieures. Quand les verres sont étrangers, et ceux des envahisseurs, c’est l’image de la fin de l’ogre qui terrorisa l’Europe, corrigée de la suprématie anglaise induite par la balkanisation continentale, de la prise de contrôle de la Prusse sur l’Allemagne rhénane, et pour les Autrichiens, les Bavarois et les Russes, du début de l’essor inexorable de ce petit royaume…

De nos jours, parcours et événements sur le terrain paraissent incompréhensibles, chaque armée arpentant notre région de marche en contre-marche, d’attaques en retraites, de villes prises et reprises, verrou stratégique un jour, site inutile abandonné sans combat la semaine suivante.

Les meilleurs efforts du suivi des opérations sur cartes, ne peuvent être couronnés de succès si le contexte politique n’est pas restitué, qui seul fournit la logique des combats. Sans rentrer dans le détail de ceux-ci, c’est ce contexte politique et les logiques des nombreux camps en présence (il y en a bien plus que deux !!) que nous allons considérer ici.

Les jeux sont faits… ou pas !!

Economiquement, il est courant d’admettre la supériorité écrasante des coalisés, la France étant exsangue de tant de guerres. Mais les coalisés relèvent eux aussi de guerres effroyables en Russie puis en Allemagne. Et même l’Angleterre est gênée par le blocus continental.

Politiquement, la coalition est fragile : la Russie veut certes se débarrasser de Napoléon, mais elle ne veut pas trop affaiblir la France, ce qui bénéficierait par trop à l’Angleterre. Le Tsar voit bien que les armées anglaises ne sont pas à ses côtés contre Napoléon mais grappillent pour leur compte par exemple Bordeaux. L’Autriche, se méfie elle de la montée en puissance de la Prusse, et de la Russie qu’elle a même combattue aux côtés de Napoléon deux ans plus tôt. Malgré l’or anglais venant régulièrement galvaniser les hésitants, la négociation se poursuivra avec Napoléon durant la plus grande partie de la campagne de France, jusqu’à ce que les jeux ne soient faits par le sort des armes. La position « minimale » défendue par le ministre des Affaires Etrangères Caulaincourt, des frontières héritées de la République, Belgique actuelle comprise avec surtout le port d’Anvers, amoindries de quelques concessions aurait pu passer contre celle des coalisés du cessez le feu sur la ligne de front puis des anciennes frontières royales, si elle avait été proposée beaucoup plus tôt, ou si une ou deux victoires impériales de plus avaient ramené les coalisés de deux colonnes de 100.000 hommes à la moitié. (Ils finiront la campagne à 130.000 hommes environ devant Paris, les forces autour de Napoléon à Fontainebleau étant de 50.000 hommes environ). Et parachevé le soulèvement populaire des régions occupées.

Forces et faiblesses militaires françaises

L’infériorité numérique des troupes françaises était certes un handicap dès le début de la campagne de France. Mais il n’était pas insurmontable comme une partie des événements le prouvera. La victoire de Montmirail est par exemple remportée à 1 contre 5 ! l’artillerie française reste supérieure. La vitesse de déplacement, la connaissance du terrain, la logistique, la rapidité de manoeuvre restent à l’avantage des Français.

Il faut bien comprendre que les armées de l’époque ne sont plus à l’échelle de la période révolutionnaire, où l’ensemble du corps expéditionnaire de Brunschwick menaçant la Convention était fort de 40.000 hommes seulement. De grosses armées de plus de 100.000 hommes sont fragiles, à la merci de leur logistique. L’essence de l’époque c’est le fourrage, il en faut 6 à 10 kg par cheval et par jour. Si une Sotnia de Cosaques d’une centaine de sabres peut vivre de façon autonome en pillant, une cavalerie de 10.000 hommes a besoin de 100 tonnes de fourrage par jour, ce qui en plein hiver ne se trouve pas dans les champs en courant la campagne. Les chevaux ne servent pas qu’à la cavalerie : sans eux pas d’artillerie, pas de chariots qui se comptent par milliers sur des routes le plus souvent de 7 m de large et parfois moins, pas de ravitaillement, pas de poudre… Si les coalisés avancent en deux colonnes, elle-même étirées en longueur, comme le fut la grande armée napoléonienne en Russie, c’est principalement devant l’impossibilité de réunir plus que 2 ou 3 jours pour une bataille décisive une masse de plus de 200.000 personnes.

Défaitisme et résistance. Où Bonaparte réapparaît sous Napoléon !

Depuis deux ans déjà, on sait que le roi est nu et son régime à l’agonie. La conspiration du général Malet, le « retrait » de Talleyrand et de Fouché, la défaite en Russie, ont montré que le régime impérial est à bout de souffle, que la France est épuisée et que les Français aspirent à la paix. Le calcul de Napoléon à chaque bataille « une nuit de Paris rattrapera cela » n’est plus accepté et devient faux par accumulation. La « Chine de l’Europe » finit par manquer de bras et l’économie stagne à cause des guerres et des blocus réciproques.

Napoléon qui n’a pourtant pas lu Marx sait que son Empire est encore un bonapartisme, préservant certains acquis de la Révolution, voire les diffusant en Europe. La Restauration peut signifier le retour des privilèges, de la féodalité, des corvées, et même du servage. Et dans les campagnes par le petit bout de la lorgnette, la perte du droit de chasse par exemple. Si bien que les grandes villes sont plus défaitistes que les campagnes ou les bourgs. En Champagne, Reims ne s’est guère défendue tandis que la population de Nogent a sacrifié maisons et pont à la défense de la patrie. Autre paradoxe, l’effet de l’occupation. Les pillages et exactions de la soldatesque de l’envahisseur réveillent puissamment le sentiment national et la résistance à l’envahisseur. Si l’état-major russe tient à une occupation exemplaire, ce qu’elle sera à la fin des combats, les troupes en campagne ne sont guère contrôlables.

Lors de l’occupation de Reims, le général commandant les troupes russes (qui est d’ailleurs français, le général de Saint-Priest) cantonne à la campagne assez loin de Reims sa cavalerie et ses cosaques, sans doute pour ne pas trop les voir en ville. Un épisode révélateur se situe dans le village de Teslon. Une troupe de cosaques ayant pillé, violé et fait ripaille, y dort d’un sommeil d’ivrogne. La cavalerie française qui avance de nuit vers Reims comme avant-garde, tombe hors du village sur les paysans devenus partisans qui la renseignent. Les Français attaquent en force par surprise après avoir envoyé les partisans à la sortie du village pour intercepter les fuyards. Aucun ne passera. Les 4 derniers cosaques d’une troupe de 150 sabres tentent de se cacher dans des maisons du village où ils seront abattus à coups de haches par la population.

Napoléon a appris de ses défaites en Espagne et en Russie : dans une population qui lui est acquise, la guerre de guérilla est très efficace, si elle est faite par les partisans sur les lignes de communications, et par des troupes très mobiles à forte puissance de feu sur les armée régulières.

Une situation paradoxale se développe de la passivité des grandes villes lorsqu’elles sont encore hors des combats et du soulèvement populaire des départements occupés.

Dans ce contexte, les coalisés eux aussi se souviennent de la Russie et de l’Espagne. D’où une tactique d’avancées et retraites de la colonne sud de l’Autrichien Schwarzenberg, qui pour la colonne nord de Blücher va devenir longtemps celle d’un hérisson immobile à Laon, après avoir été étrillé à Vauchamps et manqué d’être lui-même capturé à Etoges, puis d’avoir été sauvé de l’anéantissement par la capitulation inattendue de Soissons sans combat.

Napoléon est lui confronté aux problèmes des guérillas : (i) ne pas pouvoir tenir de combat prolongé ou l’usure réciproque profite au plus gros. Ce sera  le cas en début de campagne devant Brienne et lorsqu’il emporte le chemin des dames et voudrait chasser Blücher de Laon. (ii) L’attaque ne souffre pas d’échec. Le moindre raté d’une opération éclair est une catastrophe difficilement surmontable. (iii) Et surtout, toute victoire comme tout échec est un événement politique qui participe du rapport de force.

Napoléon fait le choix de ne pas attendre frontalement les coalisés sur les routes de Paris, mais de les attaquer de flanc, de les morceler, et de les user. Puis de courir sur leurs arrières. Il envisagera même de partir en Lorraine et de couper les communications des coalisés en liaison avec une armée venant de Lyon commandée par Suchet.

C’est dans cette perspective que sont pris les décrets de Fismes. La sollicitude pour les partisans n’est pas un geste politique mais un souvenir cuisant de la retraite de Russie. Napoléon décrète la levée en masse et le statut de soldat des partisans. Comme ils sont habituellement fusillés par les coalisés s’ils sont pris, il précise que dans cette éventualité, autant de prisonniers coalisés seront fusillés. Ce n’est pas une menace en l’air, tout le monde sachant qu’il ne manque pas de prisonniers et qu’il en est tout à fait capable.

Il semble que jusqu’à ses défaites, les coalisés se le tiendront pour dit et se méfieront.

Mais Paris n’est pas Moscou, ne résiste guère, et brûle encore moins. Napoléon accouru finalement à Fontainebleau ne peu qu’enrager en voyant les armées coalisées mal déployées et à sa portée, alors que la partie est finie et sa défaite politique consommée dans Paris.

Conclusion

Napoléon pouvait-il réussir ? Et jouer le retour de l’île d’Elbe sans y être allé ? C’est moins invraisemblable que communément admis. Mais les chances d’une paix durable sur les frontières héritées de la République auraient été minces. Le scénario de l’année suivante avec un engagement militaire et financier majeur de l’Angleterre serait resté le plus probable. Sauf revirement russe… mais Koutouzov était mort en 1813, qui avait laissé filer Napoléon hors de Russie, en pensant lui, contrairement au Tsar, que la Russie devait se satisfaire d’une situation bloquée et de guerres perpétuelles en Europe pour se consacrer à ses enjeux propres en Asie et dans l’empire ottoman.

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