Torturer : un excellent moyen de se faire détester

CHRONIQUE DU 22 juin 2016 sur RCF

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La chronique d’actualité avec Jacques COHEN,

Bonjour !

On va parler d’un sujet douloureux, c’est le cas de le dire, à la fois douloureux dans l’histoire avec un grand H, mais également douloureux parce qu’il s’agit de la torture, et d’un sondage : les résultats sont plutôt étonnants. Une acceptation plus importante de la torture marquée par le contexte post-attentat. C’est l’action des chrétiens pour l’abolition de la torture qui en parle. Je vais citer quelques chiffres : 36 % des sondés acceptent le recours à la torture dans des circonstances exceptionnelles, contre 25 % en 2000, on va détailler plusieurs chiffres, mais tout d’abord est-ce que ça vous étonne ?

Eh bien les mauvaises nouvelles étonnent toujours. Effectivement le progrès dans l’opinion de l’acceptation de la torture, même habillée, dans les questions de circonstances exceptionnelles, les circonstances sont toujours exceptionnelles, est quelque chose de tout à fait désagréable et le témoin d’une régression sociale et humaine considérable en France.

Faut-il rappeler que la torture avilit ! Elle avilit les tortionnaires comme les victimes et que, c’est le meilleur moyen de perdre une guerre. On peut gagner des batailles avec la torture, mais c’est la meilleure façon de perdre la guerre. Si l’on regarde la guerre d’Algérie, elle a conduit à des victoires tactiques comme la Bataille d’Alger, mais dans le même temps à un rejet total et massif de la part de la population, donc à une impasse politique qui a conduit au contraire de ce que voulaient les parachutistes de Bigeard dans la casbah. La torture, en plus, a une efficacité extrêmement limitée. Extrêmement limitée parce que tout le monde avoue, et tout le monde avoue n’importe quoi, et donc par exemple, en termes de dénonciation des complices, on finit par donner effectivement ses amis, mais on va quand même rajouter quelques ennemis au passage dedans, et donc du point de vue des tortionnaires on va à nouveau attraper, torturer, tuer à nouveau, des gens, dont certains sont parfaitement hors du coup. Pendant un certain temps, le raisonnement des tortionnaires est vulgaire, du genre « ce n’est pas grave, on a les bons au milieu ». Mais on finit par détruire une population entière ou s’aliéner des populations bien plus grandes à partir du moment où cette population a la perception que les gens qui font ça, qui font ces choses repoussantes, sont par définition des gens repoussants et qu’il faut les repousser.

Alors, ça pose la question effectivement de la crédibilité de l’information donnée par la personne torturée, cet acte ignoble il faut le rappeler, d’ailleurs, 45 % des personnes interrogées considèrent que la torture est efficace pour prévenir des actes de terrorisme et obtenir des informations fiables. Une erreur comme l’a notamment montré le rapport du Sénat américain sur la torture de la CIA en 2014.

Oui, on peut prendre des exemples plus anciens et plus locaux que la question de la torture des gens d’Al-Qaïda par les Américains ou leurs sous-traitants. Tout simplement on peut prendre les questions de la sorcellerie. Plusieurs milliers de personnes ont avoué être allées faire un sabbat avec le diable sur la colline d’en face, avoir voyagé sur un balai, etc. Parce qu’ils ont avoué ce qu’on leur demandait, et donc c’est quand même la démonstration faite de très longue date que la torture peut permettre de faire avouer n’importe quoi et pas forcément d’extraire une information qu’on n’a pas déjà en tête, que l’on ne suggère pas à la personne.

Un autre aspect de la torture est de son utilisation comme arme de terreur. C’est le cas actuellement et l’arme de la terreur est toujours quelque chose à double tranchant, quand on quitte le folklore de Charles Pasqua, « il faut terroriser les terroristes » pour arriver à la réalité du terrain. Régner par la terreur, si on peut dire, ça a toujours conduit à ne pas régner bien longtemps. Donc, terroriser les populations au lieu de s’en faire aimer, c’est certainement une politique à très court terme. D’autant que le sérum de vérité, qui a été longtemps un vrai fantasme, est quelque chose qui existe, de nos jours, au point de vue cocktail chimique, on peut en bavardant avec les gens obtenir bien mieux ou bien plus que, j’allais dire, par les moyens de tortures traditionnelles.

Dans un autre sondage, parce qu’il y en a plusieurs en fait, 18 % des sondés déclarent qu’ils pourraient envisager de recourir eux-mêmes à la torture. Ce chiffre atteint 40 % pour les sympathisants du Front national.

Alors, d’une part ça montre que le sadisme, finalement, est plus répandu dans la population qu’on ne pourrait le croire. Et quant au Front national, je crois que ça doit être une très grande déception pour Jean-Marie Le Pen parce que 40 %, ça veut dire 60 % contre. Il doit considérer que les recrutements douteux que ce parti a fait récemment, en matière d’individus qu’il doit considérer comme des lavettes, fait que le Front national ne répond plus massivement à l’appel de la torture, telle qu’il a reconnu l’avoir pratiquée. Ou peut-être qu’il s’est peut-être même vanté de l’avoir pratiquée. Plus sérieusement, ça montre effectivement un durcissement et un désespoir dans la population et que le Front national, comme d’habitude, est le réceptacle des idées simplistes.

Il nous reste une petite minute, Jacques Cohen, vous l’avez dit en début d’émission, que c’est inquiétant de voir ces chiffres, 1 sondé sur 3 accepte le recours à la torture dans des circonstances exceptionnelles, ça veut dire que la France qui a plus d’un millénaire d’histoire n’a pas compris.

Elle n’a surtout pas compris que nous avons perdu la guerre d’Algérie en partie grâce à la torture, si je puis dire, parce que toutes guerres insurrectionnelles ou guerres révolutionnaires ont comme enjeu l’adhésion de la population. La torture est la meilleure façon de se faire rejeter par la population, parce que non seulement il n’y a pas de torture propre au sens avilissant pour les individus, mais il n’y a pas de torture propre au sens de ne torturer que les coupables, et que de proche en proche, c’est la meilleure façon de se faire détester d’une population. Alors, ou l’on a le raisonnement nazi « on va donc exterminer toute cette population », ou s’il s’agit d’une population qui est un enjeu, c’est le cas en France pour être actuel de la population d’origine nord-africaine par rapport aux islamistes. Torturer des islamistes serait la meilleure façon d’élargir la base sociale des islamistes radicaux etde leurs sympathisants dans les milieux issus de l’immigration, qui à juste titre trouveraient que les gens qui torturent ne sont pas plus respectables que les gens qui posent des bombes.

Ça renvoie également à la question, on parlait du poisson dans l’eau, on tourne toujours autour de la même thématique et c’est là le fond du problème.

C’est le fond du problème, il faut gagner l’adhésion de la plus grande partie de la population musulmane en France, de façon à pouvoir ensuite éradiquer comme un noyau de cerise les terroristes. Et ce n’est pas avec ce genre de moyen contre-productif que l’on peut y arriver.

Merci beaucoup, Jacques Cohen, à la semaine prochaine.

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