Intelligence artificielle. Quand les robots jouent au Docteur…

Chronique du 24 mai 2019

Sur les ondes de RCF:

https://rcf.fr/embed/2103993″

Avec nous JC, JC re-bonsoir

Re-bonsoir.

Alors c’est vrai qu’on entend beaucoup parler de l’intelligence artificielle, et avec vous ce soir on va sûrement évoquer l’intelligence artificielle en médecine. Alors on va peut-être revenir aux fondamentaux comme on dit, qu’est-ce que c’est l’intelligence artificielle et l’intelligence artificielle en médecine ?

L’intelligence artificielle présume qu’un système expert serait capable de résoudre aussi bien, voire mieux, un problème qu’un être humain. On distingue d’ailleurs déjà avec un bémol, l’intelligence artificielle faible, de l’intelligence artificielle forte.

L’intelligence artificielle faible c’est une base de données, un algorithme et il sort quelque chose à la sortie. C’est quelque chose j’allais dire de totalement mécanique. Et on parle de ce point de vue là, abusivement d’intelligence.

jean-François-Jonvelle-photomaton

Télé consultation ou robot médical?

L’intelligence artificielle forte c’est un système qui est capable d’apprendre par ses erreurs, ce qui ressemble quand même beaucoup à ce que nous faisons, nous. On n’est pas les seuls à faire ça, quand on met des rats avec des choix à faire, ils font pareil. Que des systèmes puissent faire des choix et des apprentissages implique immédiatement un deuxième problème, c’est qu’ils ont le droit si je puis dire, de faire des erreurs avant de trouver des bonnes solutions. Et donc, en médecine des systèmes qui commencent par faire des erreurs ce n’est peut-être pas idéal.

Et pourtant en médecine, est-ce qu’on parle JC, de l’intelligence artificielle en ce moment ?

 On en parle beaucoup en ce moment et c’est une question récurrente, parce qu’on a déjà parlé de cela, sous un autre nom, dans les années 70. A partir du moment où on a commencé à pouvoir avoir des bases de données qui permettaient d’emmagasiner des tas de diagnostics courants ou exceptionnels, on peut dire que tel symptôme peut se retrouver dans une liste de 200 maladies dont on peut plus ou moins pondérer les pourcentages de probabilité. Alors soit on demande à la machine de cracher les 200 maladies, cela n’a aucun intérêt, soit on lui demande les plus fréquentes, c’est-à-dire celles dont tout le monde se souvient.

Mais cela ne nous donne pas le mode de raisonnement médical, dont on parlera justement tout à l’heure, en opposition à cette intelligence artificielle mécanique en quelque sorte, qui peut fonctionner dans certains cas. Pour une intelligence, j’allais dire mécanique, il faut que les entrées soient parfaitement claires, justement comme on le reverra, les entrées en médecine le sont rarement puisque qu’on travaille dans des ensembles flous avec l’interaction humaine pour commencer. Mais quand on a des données objectives du genre électrocardiogramme, il y a longtemps que l’intelligence embarquée des électrocardiographes permet de donner l’essentiel des diagnostics avec une certitude quasi absolue. Il va rester quelques cas rares, mais c’est moins d’1 ou 2 %. Donc là on a, en quelque sorte, une intelligence mécanique. De même que l’on a des intelligences mécaniques qui vont donner des signaux d’alarme sur toutes les incompatibilités médicamenteuses ou les vraisemblances de dose quand on prescrit. Là tous les généralistes ont pu prescrire à travers des systèmes qui ont des filtres, qui vont donner un drapeau orange ou rouge quand il y a une erreur, et c’est fort bien comme ça. Mais enfin, cela ne fait toujours pas une intelligence artificielle autre que mécanique. C’est l’intelligence qu’aurait pu avoir déjà la machine de Pascal en faisant tourner les roues si on lui avait demandé de répondre à ce genre de problème. L’intelligence artificielle plus ambitieuse, l’intelligence artificielle qui apprend, elle est délicate à mettre en œuvre en médecine. Elle est délicate à mettre en œuvre d’abord parce qu’on ne tolère pas que la machine se trompe un certain temps et que son process s’améliore ensuite. D’autre part, nous ne travaillons pas du tout dans des paramètres d’entrées qui soient favorables à cette intelligence artificielle par apprentissage. Parce que d’abord personne n’est jamais né sur terre en sortant du ventre de sa mère avec un classeur de certification sous chaque bras qui donne la qualité des lots de matière première et éventuellement les tests fonctionnels des organes avant leurs assemblages. Nous sommes une espèce diverse et non pas clonée, où les individus vont avoir des caractéristiques qui vont être très variables et qu’on ne peut pas résumer à leurs gènes, c’est beaucoup plus compliqué, leur interaction avec l’environnement commence dès avant la naissance, il suffit de se rappeler du cas des jumeaux, etc. Jumeaux qui, je vous le rappelle quand même, n’ont pas les mêmes empreintes digitales, qui sont un tirage au sort en cours de maturation.

Donc, déjà, un même symptôme peut vouloir dire beaucoup de choses et l’esprit humain, le médecin va les avoir filtrés et orientés. Avoir mal au ventre, cela veut dire qu’on est peut-être un peu inquiet ou cela peut être qu’on vient d’exploser son anévrisme de l’aorte, ce n’est pas du tout pareil. Les symptômes sont flous et il faut savoir les relativiser et les hiérarchiser.

A partir de là, le diagnostic médical, c’est de construire des pivots. Et ces pivots on va les explorer soit en parallèle, soit plutôt l’un soit plutôt l’autre. Et de même, on ne va pas forcément aller au bout, parce que notre souci c’est que les gens guérissent, ce n’est pas de les avoir coupés en rondelles pour la beauté du diagnostic. Et dans de nombreux cas les choses se tassent et on ne saura jamais. Pour un système expert, il déteste ça, parce qu’en plus il n’apprend rien puisqu’on ne l’a pas laissé explorer ou traiter. Les systèmes experts vont avoir deux avantages, traiter des choses évidentes d’une part et d’autre part rappeler que des moutons à cinq pattes existent. Un mouton à cinq pattes c’est un diagnostic très rare. Mais par définition, les choses rares sont exceptionnelles et ce système va faire explorer, ouvrir le parapluie, de façon inutile, pour des choses extrêmement peu probables.

En fait, pour l’instant, je ne vois pas d’autres solutions qui soient plus performantes que la solution d’un médecin. Alors on dit d’ailleurs qu’on manque de médecins, alors qu’on pourrait ne pas en manquer, et on va donner à des infirmiers des pratiques étendues comme à d’autres officiers de santé et sous médecins en tout genre en se disant qu’ils ne sont peut-être pas très compétents, mais que l’intelligence artificielle va les épauler et qu’ils feront aussi bien que les médecins. C’est peu probable, même si c’est un raisonnement pour dire que statistiquement la plupart des choses pourront être résolues. Mais d’une part il va y avoir des pépins, et d’autre part cela va coûter cher en explorations inutiles et cher aussi en angoisse pour les gens, parce qu’on va explorer les gens pour des choses improbables. Ils vont commencer à gamberger et nous connaissons tous des hypocondriaques qui gambergent beaucoup. Et cela a des conséquences non seulement sur leur santé, mais cela a des conséquences sur leurs vies quotidiennes. Ils ont peur de tout, après avoir eu peur pour eux, etc.

En revanche l’intelligence artificielle comme la télé médecine sont des soutiens considérables pour un médecin généraliste, par exemple à la campagne, qui peut avoir près de lui en permanence, l’ensemble des bases de données, voire même en télé médecine des conseils de spécialistes.

Deux questions JC, la première c’est par exemple, l’interprétation des images en radiologie, est-ce que cela peut-être un soutien, un appui ?

Là aussi, il y a des images qui se prêtent très bien à l’analyse automatisée. Par exemple, l’OCT en ophtalmo, il est très tentant de dire c’est très compliqué de regarder des fonds d’œil et de faire des angiographies. Tandis que l’OCT va donner un très grand nombre de diagnostics de façon simple sans intervention humaine. Cela peut être vrai, mais ce très grand nombre n’arrivera même pas à 80/85 %. Autrement dit, le gros problème de ces systèmes c’est qu’on laisse pour compte et on laisse tomber les gens qui n’ont pas une maladie unique, mais plusieurs ou qui n’ont pas un diagnostic évident. Alors on peut raisonner comme cela, en pertes et profits. Mais le fait d’avoir des erreurs plus ou moins graves sur 5 à 15 % des diagnostics, c’est quand même assez ennuyeux.

Alors dernière question JC, que vous avez commencé à aborder, par exemple dans le monde rural où les médecins ne se bousculent pas, la télé médecine c’est pas encore tout à fait l’intelligence artificielle, est-ce qu’on n’est pas en train de tout mélanger ?

C’est aussi un grand mélange et aussi un substitut erroné. La télé médecine, sous la forme d’une cabine de télé médecine sur la place du village à côté de l’église ou plus personne ne rentre et en face du café qui est fermé, de la boulangerie qui a fermé elle aussi, où le type rentre et grâce à un peu d’intelligence artificielle il récupère son diagnostic et son traitement, c’est une totale illusion.

La médecine garde pour l’instant, la nécessité la plupart du temps d’un contact humain de filtrage et d’interprétation et pas seulement quelqu’un qui coche des cases, comme un infirmier de pratique avancée ou de pratique dans le hall du service des urgences. Parce que cela, la machine, effectivement, peut le faire, mais de juger des symptômes, de juger de l’interaction avec la personne, cela reste l’orientation qui est la plus discriminante en médecine et la plus économique d’ailleurs d’un point de vue financier.

Et puis celles ou ceux qui nous écoutent qui sont peut-être des malades potentiels, ils aiment quand même bien avoir un médecin en face d’eux.

Oui, parce que la confiance dans la machine ne sera que relative tant que la machine n’aura pas un savoir médical absolu. Et je ne crois pas que la machine puisse, en l’état actuel de la saisie de données, y arriver.

Merci en tout cas JC, d’avoir été avec nous, on se retrouve la semaine prochaine, mais vous restez en notre compagnie, à bientôt.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s