L’indépendance militaire de la France, un lointain souvenir

CHRONIQUE DU MERCREDI 29 MARS 2017

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Jacques COHEN, bonjour !

Bonjour.

JPB: Une chronique un peu particulière et originale, parce que l’on évoque peu les questions militaires. Or, tout récemment à l’Assemblée nationale, le député de Haute-Marne, de Saint-Dizier, François Cornut-Gentille, a été auditionné pour évoquer les évolutions des transports militaires stratégiques dans l’avenir. Cest une porte d’entrée à votre chronique ?

C’est une porte d’entrée de la chronique parce que c’est aussi un fait qui permet de révéler une situation beaucoup plus générale. Le rapport de Cornut-Gentille découvre un petit peu, si j’ose dire, l’Amérique. C’est-à-dire cette fois-ci la Russie. Parce qu’il le souligne, notre transport stratégique est totalement dépendant de gros porteurs que l’on loue à la Russie et à l’Ukraine. C’est surtout que l’A400M, l’appareil d’Airbus militaire, n’est pas du tout fait pour ce genre de fret, il est fait pour la taille en dessous, pour des opérations ponctuelles et non pas pour des flux de matériels de formats atypiques. Il n’y a aucun appareil européen qui soit capable de faire ce genre de chose en dehors des Iliouchine 76 et des Antonov 124.

Voulez-vous dire Jacques Cohen, que notre indépendance est menacée ?

Elle n’est pas menacée, elle n’existe pas. Elle n’existe pas non pas du fait des Russes ni des Américains, mais parce que nos interventions militaires sont des interventions déléguées. Nous avons regagné le commandement intégré de l’OTAN. Nous avons une force stratégique, une force nucléaire qui est indépendante, mais tous nos autres ravitaillements en vol (par exemple en Afrique) dépendent des ravitailleurs américains, et nous sommes encore très loin d’envisager de les remplacer.

Les bombes guidées laser en Syrie sont américaines, il n’y a pas de drones français ni européens. Nous n’avons en Afrique, pas même la maîtrise des décollages et atterrissages des drones loués aux USA. Et donc, en dehors du secteur préservé de l’indépendance stratégique nucléaire, nous sommes totalement dépendants de fournisseurs, principalement US.

Alors, de temps en temps, il y a un gag qui est que cette fois-ci, pour le transport stratégique, le fournisseur est Russe. Mais, si j’ose dire, si les choses s’envenimaient avec les Russes, on serait obligé de prendre des C-5 Galaxy Américains. La question étant que Trump nous les facturerait certainement beaucoup plus cher que Poutine, un peu paradoxalement. Mais il n’y a pas de différence notable.

Ce qu’il faut constater c’est l’énorme différence par rapport à la situation de 1960/1962 de De Gaulle et d’Adenauer. Car l’opération qu’envisageait De Gaulle était la reconstruction d’une industrie de défense européenne, c’est-à-dire pour lui franco-allemande, et dont l’un des premiers outils était l’Alpha Jet et l’autre étant le Transall (Transall voulant dire: « Transport Allianz » ) qui est un lointain dérivé d’un Arado et qui n’avait pas vu le jour pour les raisons que l’on peut deviner. Là, il s’agissait de faire des équipements qui soient indépendants de tout le monde.

Nous sommes très loin d’une Europe de la défense. Ce n’est pas seulement une question d’augmenter le pourcentage de PIB qui y serait consacré. Une Europe de la défense cela implique une volonté durable de développement des équipements donnant une autonomie complète. Nous en sommes très très loin. Et on peut se demander s’il serait souhaitable de se préparer à une guerre classique, en auxillaires des USA contre la Russie ou la Chine. Pour l’instant, Trump se contente de demander aux Allemands de payer pour la défense assurée par les États-Unis. Ce qui fait s’étrangler les stratèges de la suprématie US, qui savent bien que si l’Europe devait payer elle finirait par être indépendante. Si les choses se gâtent et qu’il y a des tensions, on finira peut-être par faire ce choix, mais qui serait un choix de longue haleine et très coûteux pour aboutir à une autonomie militaire européenne.

Vous avez évoqué les Transall, Jacques Cohen, 1962, et puis les années qui suivent, maintenant le monde a changé, on transporte du matériel beaucoup plus lourd, beaucoup plus sophistiqué, donc nous n’avons plus ce qu’il faut en France de toute façon !

Ce n’est pas exactement cela, c’est que le Transall a finalement comme successeur l’A400M, c’est-à-dire un appareil effectivement européen, qui a beaucoup de maladies de jeunesse et qui est encore très loin d’être réellement opérationnel bien que cela finira par arriver, mais qui ne couvre qu’un segment. Les transports militaires, ce sont des appareils d’appui tactique, de transport tactique, ou de posé d’assaut, etc. comme le Transall, le Casa ou bien maintenant l’A400M. Et puis, les transports lourds qui sont des transports de fret banal.

Par la mer, nous avons fait des Mistral comme classe de ferry transporteur, cest une chose qui nous a donné non seulement une autonomie, mais aussi une originalité que nous avons essayé de vendre à droite et à gauche. Et puis, nous avons en matière aérienne une dépendance parce que nous n’avons pas de gros porteurs, Airbus n’a pas du tout étudié une version militaire de l’A380. Comme un avion se conçoit d’origine et ne se transforme pas si cela n’est pas prévu au départ, il n’y en aura pas. Ou alors il faut repenser quelque chose de complètement nouveau avec tous les délais qui en découlent.

Qu’est-ce que l’on peut faire dans l’avenir pour avoir un peu plus d’indépendance, est-ce que c’est possible ? Est-ce que l’Europe peut jouer un rôle moteur ?

Écoutez, pour l’instant il n’y a pas de velléité d’indépendance européenne en dehors de la force stratégique nucléaire. Notre standard militaire n’est ni à la taille ni à la volonté d’une défense indépendante. Nous avons des opérations européennes de temps en temps, par exemple, nos missiles de croisière sont franco-britanniques, comme vous voyez ce n’est pas ceux qui crient le plus ou qui sont le plus officiellement partisans de l’Europe, qui même en voulant quitter l’Europe ont eu des raisonnements pragmatiques. Avec un missile de croisière, nucléaire ou pas. Et nous avons même failli avoir des porte-avions en commun, même si cela ne s’est pas fait.

Juste d’un mot Jacques Cohen, à propos d’un terme que vous utilisez souvent et pour éclairer nos auditeurs, des « conflits asymétriques », qu’est-ce que vous entendez par là ?

Un conflit asymétrique c’est quelque chose de très différent d’un match de boxe, c’est-à-dire que l’on est beaucoup plus fort que l’autre. Et effectivement, les équipements militaires, le type d’intervention, tout ce qui se passe actuellement, est systématiquement conçu pour taper très fort sur un adversaire qui n’a pas les moyens de riposter. Si la situation devait un jour évoluer, l’ensemble des équipements militaires et l’ensemble des stratégies développées ne tiendraient plus. Il faut bien voir que par exemple, l’armée serbe s’est effondrée politiquement sans que l’on ait réellement au Kosovo détruit sa force militaire. Nous n’avons jamais été confrontés, et ce depuis longtemps, à devoir affronter un adversaire qui soit capable de riposter ou du moins tenir un certain chantage aux pertes sur le plan militaire.

Ce sujet on l’évoque peu, mais je vous propose, Jacques Cohen, de le poursuivre dans des chroniques futures et d’approfondir un peu ce sujet parce que c’est un sujet qui peut intéresser nos auditeurs.

Et bien on essayera !

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