Syrie : L’Orient est trop compliqué pour D Trump

CHRONIQUE du Jeudi 20 décembre 2018

La démission du Gal Mattis, survenue après l’enregistrement de cette chronique, authentifie la décision de D Trump de retirer ses troupes de Syrie. Le texte suivant est donc actualisé.

Sur les ondes de RCF :https://rcf.fr/embed/1979099

On va parler de la Syrie et de Trump puisque Donald Trump a annoncé que les armées américaines allaient se retirer de Syrie, c’est une surprise.

C’est une surprise et la première chose qu’il faut faire devant une surprise c’est de savoir si c’est vrai ou pas. Compte tenu du personnage, cela pouvait être une lubie nocturne censurée par son État-Major dès le lendemain. Mais la démission du Gal Mattis, son secrétaire d’État à la Défense, « authentifie » en quelque sorte la décision de D Trump.

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Légende: ROSE: Contrôlé par le gouvernement syrien et ses alliés VERT: Contrôlé par l’Armée syrienne libre et ses alliés ( sous influence Turque ) GRIS: Contrôlé par l’État islamique ( Daesh ) BLANC Contrôlé par Hayat Tahrir al-Cham ( islamistes protégés par la Turquie ) JAUNE: Contrôlé par les Forces démocratiques syriennes ( kurdes et autres alliés des USA ) Crédit Tan Khaerr

Cela veut dire qu’il va y avoir plusieurs hypothèses, Jacques ? Et vous qui aimez bien vous projeter, vous allez nous montrer un peu tous les cas de figure possibles, et admettons que cela soit vrai, JC.

Donc, c’est surtout cette panoplie-là, ce bras-là des possibles qu’il faut tester. Admettons que ce soit vrai, la première chose qu’il faut se demander c’est où sont les soldats US? En fait, les Américains contrôlent toute la moitié est de la Syrie, pratiquement tout ce qui est à l’est de l’Euphrate avec des alliés comme les Kurdes qui sont leurs obligés et des troupes arabes d’improbables islamistes modérés voire en fait irakiennes. Cette zone comporte le pétrole de Syrie. C’est quand même une source de devises importante à laquelle Bachar n’a plus accès pour l’instant. Il a d’ailleurs essayé, l’an dernier, de s’aventurer vers la zone du pétrole et sa colonne a été pulvérisée par l’aviation américaine, alors qu’en face, ce n’était plus Daech mais les obligés des USA. Au nord, le long de la frontière turque les troupes américaines même peu nombreuses de 1000 à 2000 personnes protègent les alliés kurdes des USA de la Turquie. Les coordinateurs des bombardements ciblés resteront sans doute, mais les autres militaires US partiront probablement. Ils servent des équipements qu’ils préfèrent garder entre leurs mains, mais surtout ils représentent un bouclier humain contre des attaques turques. Et celui-ci  risque de disparaître.

C’est une des hypothèses, il y en a d’autres, bien évidemment.

Oui, il est possible que malgré l’annonce, rien ne change. C’est-à-dire qu’il garde cette zone de l’est de la Syrie sous son protectorat, que les Kurdes en soient les troupes au sol et que son aviation continue à leur donner un avantage décisif.

Finalement, il ne partirait pas vraiment dans cas-là.

Il resterait certainement quelques conseillers et surtout des agents de liaison au sol.

Autre cas de figure, il s’en va pour de vrai, c’est-à-dire qu’il laisse les Kurdes se débrouiller, après un accord avec les Russes probablement sur le fait que Bachar et les Kurdes pourront soit en découdre, soit se mettre d’accord, ce qui n’est pas du tout impossible, sans que les deux aviations russes ou des USA n’interviennent. C’est une hypothèse très probable. Il est possible dans ce cas que Bachar finisse par grignoter et gagner. Non pas forcément en exterminant les gens contrairement à ce qui est toujours prétendu – il est parfaitement capable d’abattre du monde et d’une action violente – mais il est aussi capable de négociations très efficaces.

Cela serait un sacré coup de force assez inattendu.

Il est parfaitement capable de s’entendre avec les Kurdes puisque l’Orient est compliqué et que « les amis de mes ennemis sont les ennemis des ennemis de mes amis » et qu’au bout du compte, on finit par ne plus s’y retrouver, surtout quand cela change régulièrement. Regardez par exemple, quand Bachar a essayé de limiter l’emprise de la Turquie sur la frontière au nord de la zone d’Idleb en aidant les Kurdes – ce qui n’a pas bien marché – cela montre qu’il est parfaitement capable de ce genre d’accord. Réciproquement, Bachar est tout aussi capable de s’entendre avec la Turquie sur le dos des Kurdes. Si on enlevait toute l’influence étrangère, peu à peu, Bachar reprendrait l’essentiel du pays.

JC, quand vous nous le dites comme cela, on a quand même l’impression que tout cela reste assez fictif malgré tout. On a du mal à se projeter.

Du point de vue des États Unis, une chose réussie si l’on peut dire en Syrie, c’était le retour en arrière, c’est-à-dire l’atomisation des forces politiques, avec plusieurs courants, chez les islamistes radicaux eux-mêmes, donc une balkanisation considérable. Maintenant, si militairement Bachar va probablement réunifier l’ensemble, cela ne veut pas dire pour autant qu’une administration centrale d’un État moderne va se remettre en place. On est dans une décentralisation de fait par des puissances féodales et des seigneurs de la guerre un peu partout. Et compte tenu des pertes qu’a eu Bachar, il n’est pas prêt de réunifier les choses beaucoup plus efficacement à mon avis.

Que pourrait-il advenir de Daech dans ces circonstances ?

Daech, en tant qu’organisation, est à peu près liquidée, mais les gens de Daech, on les retrouve reconvertis dans les autres mouvements islamistes qui sont sous protection turque dans la poche d’Idleb au nord-ouest. On les trouve également restés dans la population à différents endroits, en particulier dans les petites villes du désert pour simplifier la façon de les compter. On les trouve aussi dans une certaine mesure au contact du Hezbollah, près de la frontière jordanienne. Les Américains gardent une base très importante en Jordanie, tout près de la frontière, et elle n’a jamais été attaquée sérieusement, mais c’est une base qui est en quelque sorte aussi un otage. C’est-à-dire qu’elle est trop près du champ de bataille et elle peut être harcelée sans grande difficulté, ce qui ne s’est pas passé jusqu’à présent, mais ce qui est un danger pour les Américains, qui bien sûr, ont une supériorité militaire écrasante, mais ne sont pas à l’abri des coups d’épingle.

JC, avec vous, on a décliné les hypothèses de « et si c’était vrai », mais si on apprenait que Donald Trump avait menti et que finalement, les américains restent comme ils le sont actuellement, est-ce que là, cela pourrait poser un problème majeur ?

Non parce que quand Trump raconte des conneries et que si cela n’est pas mis en œuvre, et bien, tout le monde est content. Parce que l’équilibre actuel est relativement satisfaisant pour les différentes parties. Le risque de voir Bachar reprendre beaucoup plus de forces et d’argent en récupérant les zones du pétrole, c’est d’une certaine manière une déstabilisation. Il se peut que l’État-Major américain considère que Trump peut raconter ce qu’il veut ou peut twitter ce qu’il veut la nuit, mais que lui, il continue de faire comme s’il n’existait pas.

Et parmi toutes les hypothèses que vous avez développées, laquelle vous parait la plus sérieuse ?

C’est très difficile parce que le caractère irrationnel de Trump empêche de faire des prédictions raisonnables. À mon avis, la plus probable quand même, parce que l’idée ne lui est pas venue toute seule de sortir de Syrie – quelqu’un lui a dit qu’il se passait quelque chose ou qu’on allait changer quelque chose en Syrie, parce que sinon, c’est un pays qui ne doit pas occuper une grande partie de ses nuits – le plus probable, c’est qu’il y a eu un accord russo-américain sur le fait de ne pas avoir d’intervention aérienne ni des uns ni des autres dans la zone Est de la Syrie. Et que D Trump en déduit avec légèreté qu’il peut retirer ses troupes.

Du point de vue français, l’annonce a été faite du maintien de nos forces spéciales en zone tenue par les kurdes ( 2-300 personnels ). Reste à voir si pour Erdogan nous sommes aussi dissuasifs que des troupes US, où s’il pense possible de nous pousser dehors et d’attaquer les kurdes sans trop de risque politique.

Merci, JC d’être venu nous éclairer ce jeudi soir sur la situation avec les troupes américaines qui pourraient donc se retirer de Syrie si l’on en croit Donald Trump. JC, merci d’avoir été avec nous et de bonnes fêtes de fin d’année. On se retrouve en 2019.

Bonnes fêtes à tous !

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