Facs de Médecine, pourquoi supprimer le numerus clausus ? Pour l’augmenter de 20 % !!

Chronique du 22 mars 2019

Sur les ondes de RCF: https://rcf.fr/embed/2053543

Tous les vendredis soir, il est fidèle au poste, parfois il est en voiture, mais il est souvent en studio et c’est le cas ce soir, JC est avec nous, bonsoir Jacques.

Bonsoir.

On va parler médecine, on va parler numerus clausus, la suppression du numerus clausus l’objectif indiqué : 20 % de médecins en plus. Qu’en pensez-vous ?

Je suis stupéfait qu’une explication aussi simpliste soit gobée par toute la presse et par quasiment tout le monde . Car s’il s’agit d’augmenter le numerus clausus de 20 %, la solution la plus simple pour le faire, et qui prend un quart d’heure, c’est d’en modifier le curseur, le nombre, et de mettre 20 % de plus de postes au concours de première année.

D’autant que cela avait déjà été fait.

On a modifié plusieurs fois le numerus clausus. Rien n’empêche de le bricoler dans un sens ou dans l’autre. Et c’est complètement distinct de savoir si on a réellement besoin de 20 % de médecins en plus. Parce que le principal problème est dans la répartition des médecins en terme de spécialités et de géographie. Et ce n’est pas avec une ouverture des vannes indistincte  qu’on changera grand-chose.

Est-ce que vous êtes en train de nous dire, JC, que cette suppression du numerus clausus cache en fait d’autres choses ?

Par définition, si une solution parait inspirée par les Shadocks, c’est qu’il y a une explication qui n’est pas Shadock. L’explication qui n’est pas Shadock, c’est un morcellement des facultés sous forme d’une balkanisation. Parce qu’on supprime le concours d’entrée, on supprime aussi le concours national de sortie et on a ainsi la disparition de tout thermomètre qui permette de mesurer le niveau relatif des facs en fonction des résultats de leurs étudiants. Et pour faire bon poids, on supprime également les concours de Praticiens Hospitaliers de toutes les catégories, concours nationaux qui permettaient d’avoir une liste d’aptitudes et que les gens puissent être recrutés à tel ou tel endroit en ayant déjà une certaine garantie sur leur niveau. Et bien, tout ça disparaît et on retombe dans un grand retour en arrière.

Un grand retour en arrière qui nous emmène en 1958, mais 1958 vous savez JC, pour moi c’est loin je ne l’ai pas connu, je suis un peu un néophyte et là vous allez nous dire qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Et bien en 1958 rien, c’est en 1959, car les ordonnances de décembre 58 sont mises en oeuvre dès l’année suivante. En 1959, la réforme de Michel Debré qui est en fait inspirée par son père le Pr Robert Debré, qui s’est appuyé sur le pouvoir fort du Général De Gaulle qui l’a d’ailleurs fait passer par ordonnance. C’est-à-dire que les récriminations des médecins ont compté pour du beurre. Cette réforme va créer les CHU, va moderniser la médecine française et va également s’attaquer au népotisme et au particularisme fac par fac. Car autrefois on mettait sur sa plaque Docteur trucmuche diplômé de la faculté de tel endroit. Et si on était diplômé d’une fac prestigieuse on demandait plus d’argent que si on était diplômé d’une fac pourrie. Là on va se retrouver à nouveau comme avant 1959, avec des facultés qui ne seront pas comparables et qui de fait finiront par avoir un poids, une réputation, et probablement un prix très différent.

plaque Céline

Mention de la faculté d’origine. Qui reprendra de l’importance dans 15 ans quand les facs auront dérivé chacune dans son coin, si cette réforme n’est pas abrogée d’ici là….

Alors qui est derrière cette mesure ? Et bien, je pense que ce sont les compagnies d’assurance et leurs faux-nez mutualistes qui pensent qu’en inondant, on pourra enfin faire sauter la convention nationale unique de la Sécurité Sociale pour tous chaque année. Et qu’ils pourront enfin choisir leurs médecins et les assortir à leurs clients – puisque des mutuelles qui sont chères pourront prendre des médecins sortis des bonnes facs, etc.

Et du point de vue des facs, il va y avoir des politiques très différenciées. Une fac de bon niveau va jouer l’excellence, je peux vous parier que Necker ne changera pas son effectif et continuera à ne recruter que des bacs S avec mention bien. Tandis que des facs du fond du panier vont augmenter leurs effectifs, avec comme publicité, en quelque sorte liminaire et racoleuse, « si vous avez des fins de races qui ont du mal à faire médecine alors qu’ils sont de bonne famille, envoyez-les chez nous ça va s’arranger ».

On parlait, JC, la semaine dernière avec vous, les hommes qui naissent libres et égaux en droit, on parlait notamment aussi des femmes, c’est peut-être déjà il y a deux semaines d’ailleurs, c’était lors de la journée internationale de la femme. Quand vous nous dites cela, on a l’impression que finalement on ne sera peut-être plus tous égaux, même dans le système français.

Eh bien, les facs ne seront plus égales. Il faut se rendre compte de la difficulté qu’avait eue le pouvoir Gaulliste pour casser le protectionnisme et le népotisme médical. Dans la réforme de l’internat de 1965, de façon à éviter que le jury ne puisse tricher, les membres du jury ne lisaient plus les copies. Ils corrigeaient les copies en écoutant des internes en exercice, surveillés par un membre de l’administration, leur lire, et leur lire une seule fois, les copies. De telle sorte qui ne puisse pas y avoir le moindre signe de reconnaissance, etc. Cela montre qu’il avait fallu prendre des mesures d’une grande fermeté pour arrêter la reproduction des médecins entre eux, si j’ose dire.

Ça veut dire, quelque part, qu’il y aura moins de qualité de service chez chacun, des différences d’enseignement, des différences de coût aussi ?

Il est évident qu’à partir du moment où les facs ont un budget qui est fourni par l’Etat, si elles forment 300 étudiants ou si elles en forment 100, elles ne pourront pas consacrer autant d’argent à chacun.

Cette réforme du numerus clausus, cette suppression avec les 20 % de plus de médecins comme objectif, on peut dire que c’est une réforme trompeuse, JC ?

C’est un trompe-l’œil parce que pour changer le nombre de médecins en formation, il n’y a nul besoin de supprimer le numerus clausus, il suffit d’en tourner le curseur, ce qui a déjà été fait dans le passé. Mais ces mesures ont une logique hélas, une logique de morcellement et donc de donner satisfaction et du pouvoir à des potentats locaux tenant chacun sa fac. Qui sont généralement des politicaillons de seconde zone, il faut bien le dire. Quémandant les votes des représentants étudiants dans les conseils de gestion, etc. De la même façon, la répartition des spécialistes est théoriquement définie dès le nombre de postes ouverts dans l’examen classant national ECN, qui avait succédé au concours d’internat et qui va lui aussi disparaître. On ne sait pas du tout  comment le nombre de postes dans chaque spécialité sera défini après. Mais de toute façon et dès maintenant, quand on regarde à la sortie, c’est comme certains poissons, ils ont changé de sexe en cours de vie. C’est-à-dire qu’on a défini des quotas, mais ces quotas ne sont pas respectés par le droit aux remords, par le droit à faire des sous-spécialités. La résultante pratique, c’est qu’on a un nombre de médecins généralistes qui diminue et non pas parce que le nombre total de médecins diminuerait, mais parce qu’on a la transformation d’un certain nombre de postes de gens qui auraient dû être généralistes dans des sous-spécialité du quatrième orteil et des spécialités, j’allais dire de médecine ramollie, qui ont pour but justement de ne pas travailler comme généralistes.

JC, vous pensez malgré tout que cette réforme a été faite de bonne foi ou vous pensez que l’on pensait déjà au moment de faire cette réforme à ce qu’il pouvait y avoir derrière ?

Il y a certainement des gens qui ont des arrière-pensées et puis il y a un certain nombre d’idiots utiles qui plaignent dans les média et au cinéma les pauvres étudiants qui sont obligés de travailler pour leurs concours et que cela stresse.

Merci JC d’avoir été avec nous aujourd’hui pour nous éclairer sur cette suppression du numerus clausus, j’ai envie de dire affaire à suivre.

Affaire à suivre, nous suivrons.

Merci beaucoup JC, à très bientôt.

Une autre chronique sur le sujet: 

https://jhmcohen.com/2018/10/11/reforme-sante-le-retour-du-localisme-et-du-clientelisme/

A bientôt.

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