Retarder l’âge des retraites, une idée reçue inefficace

Chronique du 18 mars 2022

Sur les ondes de RCF: LIEN

On retrouve le professeur Jacques Cohen pour sa chronique d’actualité, professeur bonjour.

Bonjour.

Vous vouliez nous parler aujourd’hui de l’âge de la retraite, mais avant cela, nous on a un petit message pour vous. Un peu de familiarité dans cette émission, JC, on commence par vous souhaiter un très bon anniversaire, quand même !

C’est très gentil, merci beaucoup ! Le tour inexorable des planètes conduit à une année de plus et cela permet de voir ce qu’on a fait et ce que l’on doit encore faire.

Et puisque vous vouliez parler aujourd’hui de la réforme des retraites, JC, rassurez-nous, pas de retraite pour la chronique d’actualité ?

Non. Pour la chronique, il n’est pas question de retraite avant longtemps.

Bon, on va parler de choses un peu plus sérieuses, JC, si vous le voulez bien. Parce que vous le savez, sur RCF la joie se partage, mais il faut aussi revenir aux choses qui intéressent nos auditeurs davantage et depuis longtemps il y a cette idée qu’il faudrait mener une réforme des retraites. Et si on est pragmatique, JC, on se dit c’est vrai, on vit plus vieux donc on devrait travailler plus longtemps. Quand est-il selon vous ?

Et bien, hélas la plupart des gens qui voudraient travailler plus longtemps se retrouvent hors du travail bien avant. L’emploi des personnes âgées, si je puis dire, est en France un des plus mauvais d’Europe. Donc malheureusement, pour les gens qui sont déjà hors course à 55 ou 58 ans, qu’ils attendent 62 ou qu’ils attendent 65, cela ne va pas changer grand-chose. Si ce n’est que comme ils n’accumulent pas de droits et qu’ils sont aux minima sociaux, ils vont se retrouver au minimum retraite et c’est en fait là l’essentiel de l’économie envisagée par cet allongement de l’âge de la retraite.

Parce que pour ceux qui travaillent, l’allongement de l’âge de la retraite cela ne fait quasiment pas d’économie. D’abord parce qu’il y a ce qu’on appelle le glissement vieillesse technicité, c’est-à-dire qu’on paye plus les gens au fur et à mesure de leur ancienneté dans l’entreprise, et puis d’autre part que malheureusement, les personnes plus âgées sont plus souvent malades et donc on va se retrouver avec un taux d’absentéisme, comme on dit, qui va augmenter, tout cela étant pris en charge et donc ce sont des éléments négatifs. Un autre élément négatif très important, c’est que parmi les personnes plus âgées, il y en a un paquet qui n’est plus capable de s’adapter à des nouveautés ou qui ne le veut pas. On a aussi, vous connaissez tous, surtout dans les administrations, des préretraités de l’intérieur si je puis dire, qui eux ne sont pas aux minima sociaux, mais sont toujours là. Et donc là, ils vont être là plus longtemps encore. Donc, tout cela, ça gêne la productivité des entreprises.

Au bout du compte l’économie est plus que mince, si ce n’est par la paupérisation des gens qui se retrouvent en attente et sortis des statistiques du chômage par des stages multiples ou des positions d’attente et qui en fait, ne travaillent plus et se retrouvent très bientôt à des minimas regrettables, et qui ensuite à la retraite auront à nouveau une retraite minimale. Donc, l’économie elle se situe de la même orientation on a déjà fait des économies sur l’indemnisation du chômage, 2 ou 3 milliards quand même par an, sur le dos des pauvres, ce n’est pas tout à fait ce qu’on pouvait espérer.

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Philippe_Geluck° Bismark avait choisi 65 ans comme âge de la retraite car c’était l’espérance de vie des ouvriers à l’époque….

JC, vous nous balayez là une réforme des retraites, si elle se faisait, dans un format un peu classique. Mais est-ce qu’on n’avait pas parlé également d’un autre type de réforme de retraite ?

Exactement, on avait envisagé une retraite dite à point, c’est-à-dire d’invidualiser la retraite avec finalement la logique que tout le monde peut partir quand il veut, et qu’il n’y ait plus d’âge de la retraite. Ils peuvent partir quand ils veulent, mais avec des revenus qui seront en fonction de ce qui a engrangé auparavant comme points. Malheureusement, ce n’est pas si facile que cela à mettre en place, parce qu’on va vite dans les exceptions, telle ou telle catégorie aura des droits particuliers, etc. parce qu’ils ont eu un travail plus pénible ou parce que ces carrières  sont obligatoirement plus courtes. Donc cela demandait encore pas mal de travail d’ajustement. Mais cela a été abandonné, alors que là, les syndicats pouvaient accepter de jouer le jeu parce qu’on pouvait faire un système qui arrange tout le monde et se retrouver comme moi, avoir passé l’âge de la retraite et travailler de façon différenciée selon les situations, etc. Malheureusement, ce qui est choisi c’est quelque chose de beaucoup plus rustique avec un alibi qui est de dire que les comptes de retraites ne sont pas équilibrés. D’après le Conseil national des retraites, c’est complètement faux, on a pas de problèmes sur les retraites à échéance de 20 ou 30 ans, la seule chose qui puisse mettre en cause des retraites, c’est ce qui nous est arrivé de façon conjoncturelle, c’est que chaque crise économique réduit les recettes, puisque les retraites sont quand même payées par ceux qui travaillent, donc s’il y a moins de gens qui travaillent, il y a moins de revenus, il y a moins de richesse créée, il y a moins de possibilités pour les retraites. En dehors de cette situation, il n’y a pas de problèmes structurels, si j’ose dire, on a déjà tellement raboté qu’il y a de la marge. Pour donner un seul exemple de rabot, on a décidé que les réévaluations n’auraient lieu qu’en octobre, cela veut dire que chaque année on bouffe les trois quarts de la réévaluation puisque ce n’est pas rétroactif. La réévaluation ne vaut qu’un quart, enfin vous voyez l’aspect. C’est une astuce qui est passée inaperçue, mais qui est très efficace ou du moins qui va le devenir avec l’inflation qui est en train de redémarrer. Inflation qui par ailleurs est la meilleure façon de bouffer le capital des retraites complémentaires d’une part, et de gêner les retraités en général, parce que finalement, ce sont les comptes sociaux qui payent, finalement, toute dépréciation de la monnaie et des bons du trésor ce que l’inflation en dernière analyse réalise.

JC, dans tout cela il faut aussi certainement avoir un mot pour les régimes spéciaux qui sont souvent évoqués lorsque l’on parle de la réforme des retraites.

Alors les régimes spéciaux sont l’affichage le plus démagogique du sujet, parce que ce n’est même pas tirer sur une ambulance, c’est tirer sur un corbillard. Les régimes spéciaux, ils sont morts depuis longtemps ! c’est-à-dire que plus personne ne peut partir, par exemple à la RATP ou à la SNCF, à 50 ans ou même à 55 en ayant toutes ses annuités et une retraite complète. Et partir avec une retraite partielle, tout le monde peut le faire partout, il n’y a plus personne qui rentre dans ces régimes spéciaux aux conditions des années 50, donc je ne vois pas très bien pourquoi il faut continuer à en parler puisque ces régimes sont en voie d’extinction. Les retraités des années 50, il ne doit pas en rester beaucoup. Et d’autre part, pour les comptes de la SNCF, c’est une démagogie totale de dire que le régime spécial est archi déficitaire. Quoi qu’on fasse il le sera inéluctablement puisqu’on a réduit considérablement les effectifs, peut-être des deux tiers facilement, et que donc les cheminots survivants en fait auraient à payer pour trois ou quatre retraités par actif, donc inévitablement c’est le régime général qui subventionne. Donc cela ne peut pas être autrement jusqu’à la disparition, malheureusement, des retraités du temps où la SNCF avait beaucoup d’employés. Donc afficher comme exemple de la nécessité de supprimer un régime spécial où plus personne ne peut rentrer aux conditions antérieures, le déficit de ce régime, c’est-à-dire les retraités datant de l’époque antérieure, cela parait une démagogie pure et simple.

JC, finalement la problématique que vous posez, c’est dire que retarder l’âge de la retraite c’est une idée reçue inefficace quelque part, pour conclure votre chronique ?

Absolument. C’est inefficace, inefficace en recette, inefficace en productivité. Sa seule efficacité est politique, et encore, parce qu’il ne faut pas oublier qu’il y a de plus en plus de personnes âgées en France et que les retraités sont aussi la catégorie qui vote le plus. Donc cela me parait une mesure extrêmement curieuse de ce point de vue là. Je la vois inefficace sur plusieurs plans. La seule efficacité c’est de pousser les gens vers les retraites complémentaires, en pensant que leur retraite principale va se dégrader. Et donc c’est un champ, si j’ose dire, de récolte pour les compagnies d’assurance. Malheureusement on a vu dans les années 30 ce qui s’est passé où on a effectivement beaucoup encouragé les retraites complémentaires, mais avec la Seconde Guerre mondiale, tout cela a fondu en un instant comme des larmes sur une pierre brûlante, comme on dit en Allemand.

Et bien, merci Jacques Cohen de nous avoir éclairés, encore une fois un bel anniversaire, pas de retraite pour vous ou en tout cas pas vis-à-vis de RCF.

À très bientôt.

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