Sur les ondes… La seconde mort de Kémal Ataturk

Emission enregistrée sur RCF mercredi 4 novembre 2015 : https://rcf.fr/actualite/la-seconde-mort-de-kemal-ataturk

AV: Chronique d’actualité comme toutes les semaines avec Jacques Cohen, bonjour Jacques, nous allons nous intéresser aujourd’hui à la Turquie. De récentes élections ont renforcé le pouvoir du président Erdogan. Il va donc changer la constitution si on comprend  bien?

Ce sont des élections qui à la fois ont un résultat inattendu et un enjeu très différent de l’enjeu habituel d’avoir une majorité parlementaire. On a déjà eu des enjeux parlementaires en Turquie. Il était annoncé qu’il allait perdre les élections, en fait il les gagne. Mais l’enjeu n’est pas là. L’enjeu est bien plus important: c’est que ce vote est le plébiscite d’un changement radical du pays.

On peut considérer que cette fois ci Kémal Ataturk va être mort et enterré une seconde fois. La ligne d’Erdogan est une ligne de présidentielle autoritaire qui ne tolérera plus d’expression de son opposition, ne tolèrera pas non plus d’autonomie quelconque des minorités.

Et, en quelque sorte, il a été élu sur la peur. Sur la peur des difficultés auxquelles la Turquie est confrontée. La peur de la question kurde, la peur des réfugiés qui sont plusieurs millions en Turquie, et la peur de la crise économique qui détruit sérieusement la qualité de vie et le pouvoir d’achat dans les villes.

A partir de là, l’attitude pouvait être de considérer que c’était sa politique qui avait mené à cette situation et qu’il fallait en finir avec une politique d’abandon de la laïcité de Kémal Ataturk, une politique d’affrontement avec les minorités.  Mais finalement c’est le contraire qui a été choisi.

Le vote turc, a certes été aidé par une énorme dissymétrie des campagnes électorales. Entre celle du président et son opposition, je crois que c’est de l’ordre de 60 heures de télé contre 20 minutes. Cela aide mais ne fait pas tout le résultat.

C’est que les Turcs ont peur et se réfugient derrière un régime autoritaire. Dans la région, c’était quasiment le dernier régime qui ne soit pas un régime autoritaire. Après, c’est un peu l’aventure qui est en préparation parce que les régimes autoritaires, cela peut marcher un temps, mais cela finit toujours mal.

Là on est dans une situation de plébiscite avant changement de régime. Ce qui s’était produit pour l’arrivée d’Hitler, même si Erdogan n’a rien à voir. C’était arrivé avec quand même plus de violence pour le 18 brumaire. Mais on est ici dans une espèce de 18 brumaire du président pour annoncer la couleur d’un régime  qui cette fois-ci ressemblera plus à celui du maréchal Sissi qu’à la démocratie, même musclée, mise en place par Kémal Ataturk.

Réflexe de défense donc finalement d’une majorité des Turcs on va dire mais ce n’est pas une solution, bien au contraire ?

Par définition, ce genre de régime autoritaire est toujours une aventure. Avec l’illusion que la force réglera la question. Il y a quelques moyens de pression par rapport à l’Union européenne pour obtenir un peu d’argent. Le principal, ce sont donc les réfugiés. Mais cela ne suffira probablement pas.  Et si le régime est de plus en plus autoritaire, l’Union européenne aura de plus en plus de mal à fermer les yeux et à financer ce régime.

Est-ce qu’on peut comparer ce qui est en train de se passer en Turquie avec ce qui se passe en Russie, ou c’est totalement différent ?

Les gens font un parallèle sur l’aspect autoritaire du régime qui là est vraisemblable comme comparaison. C’est le tsar et le sultan. Mais les fondamentaux des deux pays sont complètement différents. Et le parallèle s’arrête là. Si ce n’est que dans les deux cas la démocratie est plus ou moins mise à mal mais différemment. Pour l’instant Erdogan n’a pas de majorité ferme et établie. Il a réussi un coup électoral derrière lequel il va faire un banco de changement du régime et du système.

Poutine a une base sociale considérable grâce surtout aux bêtises de ses ennemis qui lui ont évité de payer le prix de ses propres erreurs, mais c’est une autre question. Donc la situation n’est pas la même. Ayant une base beaucoup plus ferme et solide, Poutine peut se permettre éventuellement de lâcher du lest de temps en temps s’il en avait besoin. De la même façon que Staline avait proclamé la constitution la plus démocratique du monde.

Mais Erdogan n’aura pas cette possibilité. Sa marche de manoeuvre est quand même restreinte. S’il choisit une répression très brutale, il aura une guerre civile sur le dos avec plusieurs composantes, très rapidement. Donc on va avoir un régime amené par la peur et un régime apeuré dont la répression sera à cette échelle de la fragilité en fait de sa base.

Il veut garder quand même une Turquie unie, il a une base à consolider, à cajoler ?

Oui mais a-t-il les moyens de réconcilier son électorat de cette fois-ci qui comporte forcément une partie de ses ennemis puisque son parti islamiste confessionnel etc.. est minoritaire. Là il a obtenu de façon surprenante une adhésion plus large vis à vis du péril que la situation représente pour la Nation. Mais cela ne suffira pas de dire qu’il faut qu’il cajole ses électeurs. Le réflexe de Merkel, c’est effectivement qu’il faut lui donner beaucoup d’argent pour cela, mais il n’est pas sûr que cela suffise. Parce que la meilleure façon de cajoler les gens, c’est de leur permettre de s’exprimer, c’est donc la démocratie.

Et là il est parti pour le contraire.

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