L’apoplexie des urgences hospitalières

Chronique du vendredi 23 mars 2018

Sur RCF: https://rcf.fr/embed/1785479

 

Jacques Cohen, rebonsoir !

Rebonsoir !

Alors, c’est vrai qu’avec vous on va parler d’un problème à l’hôpital, vous êtes professeur au CHU de Reims, rappelons-le. Est-ce qu’il y a quand même un problème dans les urgences, Monsieur le Professeur ? Parce que, tout de même, l’on voit qu’il y a une crise de l’offre des soins, une crise de l’organisation des soins, une crise de l’attitude médicale. Parfois, il y a eu quelques évènements, des faits divers. On a retrouvé, malheureusement, des personnes qui sont allées aux urgences et qui n’en sont pas vraiment sorties en bon état.

Et bien, tout d’abord, je dois rappeler que, comme je suis médecin hospitalier au CHU de Reims, je parlerai de tout sauf de Reims. Mais je voyage, je connais ce qui se passe ailleurs, qui a d’ailleurs des ressemblances avec ce qui se passe ici. On ne peut pas parler d’incidents, mais au contraire il y a une situation calamiteuse qui est le symbole de la désorganisation de l’offre de soin. Des milliers de personnes, par jour, passent plus de 4 à 8 heures sur un brancard dans le couloir aux urgences partout en France.

Alors, crise de l’offre de soins, Jacques Cohen !

Oui. L’offre de soins est totalement inadaptée. On met beaucoup d’argent, mais pas forcément là où il faut, et puis on laisse faire un certain nombre de choses. Les médecins traitants qui rendent visite et qui règlent les urgences non vitales cela n’existe plus ! C’était la base de l’organisation et cela n’existe plus, ou quasiment plus. De toute façon, le médecin traitant a beaucoup de mal, pour une urgence ou semi-urgence, à hospitaliser dans un service de spécialité puisque l’on a inventé un système où tout doit passer par les urgences. Ce qui, du point de vue bureaucratique, est peut-être très joli, mais qui représente un énorme entonnoir qui bien évidemment a un tout petit tuyau et finit forcément engorgé. De plus…

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Hôpital de Lens en 2013 AFP Philipp ( repris sur RTL en 2018 )

Je me permets de vous interrompre, Jacques Cohen, même si l’on déborde un petit peu, c’est que j’ai connu, mais bon cela date un petit peu, quand même, les médecins de ville, parfois, étaient là le week-end. Et puis bon, on n’allait pas aux urgences parce que l’on se coupait le doigt !

Couper le doigt je pense que si, mais une coupure au doigt c’est vrai que le médecin à la campagne la recousait lui-même.

Alors bon, je vous ai un petit peu taquiné, Jacques Cohen, mais c’est vrai que la crise de l’offre de soins est particulièrement marquée.

Elle est particulièrement marquée, car, non seulement il n’y a plus de barrière, et pas seulement de barrière de traitement des urgences légères par la médecine générale, mais il y a une modification de la structure sociale : il y a beaucoup de vieux et très vieux, il y aussi beaucoup de pauvres, de très pauvres. Et les urgences récupèrent les très pauvres qui ne peuvent aller nulle part ailleurs. L’hôpital reste quand même encore une solution d’asile en cas de détresse. Et puis les très vieux qui sont en Ehpad (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes).

Les Ehpad qui, normalement sont encadrées médicalement, ne le sont pas dans la réalité en beaucoup d’endroits. Et les malades sont amenés aux urgences quand cela commence à se gâter depuis un certain temps, à moins qu’ils ne soient morts directement dans l’Ehpad, mais quand cela traîne, si je puis dire, ils finissent aux urgences.

Alors c’est vrai que l’on a beaucoup de spécialités dans les hôpitaux, mais est-ce que l’on ne manque pas un peu de services de médecine interne ?

L’autre aspect de l’inadéquation de l’offre c’est que l’on a des hôpitaux de spécialités, avec des services qui sont incapables de traiter des polypathologies simples, qui sont faits pour traiter des choses très compliquées, mais dans une seule spécialité. Et finalement l’on finit par encombrer ces services par ce que l’on appelle, quasiment officiellement d’ailleurs, « l’hospitalisation inadaptée », c’est-à-dire que quand les malades ont passé beaucoup de temps aux urgences sur des chariots, qu’il y en a vraiment trop dans les couloirs, on les met dans des services qui n’ont rien à voir avec leur pathologie. Vous pouvez arriver avec une pyélonéphrite, une infection urinaire, et vous risquez d’atterrir dans le service d’orthopédie, ce qui n’est pas non plus très bien pour les malades d’orthopédie.

Mais pourtant, Jacques Cohen, qu’est-ce qu’il se passe quand on arrive aux urgences, est-ce que l’on est « trié », est-ce qu’il y a une personne qui s’occupe de ce tri ?

Oui. C’est une structure qui s’est généralisée et qui, à mon avis, est extrêmement nuisible, extrêmement négative. C’est qu’avant il y avait des médecins en ville et il y avait un médecin pour recueillir les malades, ou des internes, mais enfin des personnels médicaux. Maintenant, il y a un infirmier de tri. L’infirmier n’est pas médecin ! Il y en avait depuis très longtemps en Afrique, simplement parce qu’il n’y avait pas de médecins. Chez nous, il y a des médecins qui sont ailleurs, et on a mis un infirmier de porte qui va trier, dire si c’est grave ou pas grave.

Comme il n’est pas médecin, il fait ça avec un protocole, avec un classeur, avec des cases à cocher, ce qui bouge et ce qui ne bouge pas, est-ce que sa tension est conservée ou pas…. Au bout duquel il décide si le malade ne va pas trop mal ou si c’est vraiment urgent. Mais il peut se tromper puisqu’il n’est pas médecin, les médecins aussi peuvent se tromper, mais lui il a encore beaucoup plus de raisons de se tromper quand la situation n’est pas absolument évidente.

Et cela peut engorger des services de spécialité ensuite.

Cela va retarder l’entrée, ou faire un mauvais aiguillage, mais ensuite, théoriquement, les médecins vont aux urgences rectifier le tir, commencer à soigner, répartir. Mais là aussi il y a encombrement, il y a beaucoup trop de malades, ils sont submergés. La façon de travailler a beaucoup changé parce qu’il faut remplir des tas de choses sur l’ordinateur plutôt que de rester au chevet des malades, On voit souvent des nuées de blouses blanches devant leurs écrans dans une cage vitrée, et les malades sont à l’extérieur sur des brancards ! C’est quelque chose que j’ai vu dans beaucoup de villes.

Alors, Jacques Cohen, tout de même, cette attitude médicale, l’on voit bien qu’il y a un problème. Il faut une réforme en profondeur, les médecins font parfois ce qu’il faut, ils sont parfois au-delà du possible, mais l’on voit bien qu’il y a quand même un problème.

Il y a une coupure et l’apparition d’une catégorie médicale qui fait très plaisir aux administratifs, c’est-à-dire ceux qui leur ressemblent ! Et qui donc, considèrent que quand le protocole a été suivi, quand les cases ont été cochées, et bien le reste ce n’est pas de leur faute, ce n’est pas de leur responsabilité et c’est la faute à pas de chance. En tout cas ils s’en lavent les mains ! On a entendu dans un grand CHU, pas ici à Reims, un responsable des urgences parler d’une affaire d’erreur médicale concernant une otite se terminant en abcès du cerveau mortel à 19 ans, et dire « on a fait tout comme il faut ».

C’est une attitude qui pour moi est déplorable. Un médecin doit faire non seulement son possible, mais au-delà. Il doit se sentir responsable de tout ce qui est humainement à faire, et même au-delà. D’ailleurs, la réaction dans son service, ce qui rend compte qu’il reste des médecins ayant bon état d’esprit, et du personnel de santé, pas seulement les médecins, c’est que les gens se sont mis en grève pour dire « on n’a pas les moyens de travailler comme il faut, c’est inadmissible ! ». Que des médecins aient ces réflexes de soigner des écrans, des protocoles et de considérer qu’une fois qu’ils ont fait ce qui était prévu bah on n’y peut rien, ce n’est pas une attitude médicale et l’opinion publique leur en voudra.

On aura l’occasion d’en reparler dans d’autres émissions, le problème des urgences, réforme en profondeur, pas seulement des urgences, vous dites avant/après, bien sûr…

En amont on vient de voir que l’offre de soin est désorganisée, que l’encadrement des Ehpad est insuffisant, que l’encadrement de la population par les médecins traitants disparait.

En aval, on a vu aussi que des services de médecine générale, que l’on peut appeler, pompeusement « médecine interne » dans les CHU, mais enfin des services qui traitent des malades qui ont des choses relativement simples, mais compliquées parce qu’elles sont multiples, et bien ces services n’existent plus ! Et que le flux, parce que le flux se glisse partout, va désorganiser des services de spécialité qui ne sont pas du tout faits pour cela.

Jacques Cohen, merci d’avoir été une fois encore très clair sur cette question, mais il reste une question importante. On aura l’occasion d’y revenir parce qu’il y a un certain nombre des auditeurs, qui nous écoutent aujourd’hui, dans notre région ex-Champagne-Ardenne, qui constatent, quand même tous les jours ce genre de problèmes, quand ils sont touchés eux-mêmes ou pour leurs proches par cette question.

Oui, je pense que des discours administratifs, ou du genre il ne manque pas un bouton de guêtre, il ne manque pas un respirateur dans le service, il y a assez de personnels s’il n’y avait pas autant de malades, tout a été fait comme il faut… la population ne les acceptera pas et elle a raison !

Merci, Jacques Cohen, prochain rendez-vous…..

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