Fin de parcours pour Parcourssup : vers la privatisation des universités
Jacques HM Cohen, 29/10/2026
Sur les ondes RCF : LIEN
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C’est parti pour la chronique d’actualité de cette semaine, avec le professeur Jacques Cohen que l’on retrouve avec nous par téléphone, évidemment. Professeur, bonjour.
Jacques Cohen
Bonjour.
Alexis Claude-Retz
Et dans la continuité de la semaine dernière, on va parler éducation. Cette semaine: « fin de parcours pour Parcoursup, vers la privatisation des universités », c’est bien ce qui pourrait se passer, parce que si les auditeurs de RCF — et d’ailleurs on en a parlé, nous, sur l’antenne — ont suivi les annonces de la semaine, c’est une grande réforme de Parcoursup pour cette année scolaire 2026-2027, et puis la fin annoncée de cette plateforme post-bac, donc dès l’année 2027.
Alexis Claude-Retz
Professeur Cohen, quel est votre regard sur cette nouveauté?
Jacques Cohen
Alors, il y a plusieurs points de vue. Les étudiants, les lycéens, sont contre la sélection parce que c’est une idée généreuse, qu’il faut donner des moyens de s’élever à tout le monde. C’est ce que nous avions comme état d’esprit quand j’étais moi-même en train de passer mon bac, je vous le dis franchement, c’était en 1968, et j’ai moi aussi fait des affiches pour contester la sélection. Malheureusement, le monde a énormément changé.
Jacques Cohen
D’abord parce qu’il ne venait, à l’époque, à personne l’idée qu’on devrait donner les diplômes à tout le monde, sans question de niveau, d’exigence de qualité, etc. On avait encore la notion qu’il fallait avoir le niveau, il fallait avoir de bonnes notes. Après, la question était justement ce que nous contestions, qui était les volumes d’étudiants et de places disponibles. Et à l’époque, nous avions les moyens d’augmenter le nombre d’étudiants sans aucune difficulté. On pouvait construire une fac en 6 mois, dans le cas de Vincennes. À Reims même il est sorti une fac de médecine, une fac de lettres et une fac de sciences, comme des champignons. La fac de sciences était même conçue pour changer de taille en cours de route, commençant à 2 000 étudiants pour monter jusqu’à 40 000, ce qui n’est jamais arrivé.

La faculté des lettres de Reims. L’image d’une ambition en 1970 … Un certain contraste avec le présent. Et le futur prévisible !
Jacques Cohen
On n’était pas dans une société adynamique, où on ne peut rien décider sans passer par 150 recours, pour les trois marguerites qu’on a dû arracher pour construire le bâtiment, etc., etc. Donc on était dans une société qui n’avait pas peur d’elle-même, et qui, de ce fait, arrivait à trouver des moyens pour réaliser ses objectifs. Or, là, il y a une très grosse différence de nos jours, comme vous avez compris: nous n’avons plus d’argent, nous n’osons pas bouger, nous avons peur de notre ombre, etc., etc. Et donc l’avenir des étudiants actuels est beaucoup plus sombre.
Jacques Cohen
Alors déjà, on entérine que le bac est mort, on n’en parlera plus. Parcoursup va sauter,on va permettre de faire que tout le monde pourra aller à la fac, sans critère quelconque, puisqu’on n’a plus d’évaluateurs de niveau en cours d’études, et on va avoir d’immenses parkings sans une thune, comme définition des nouvelles universités ou de la fin des universités. Le taux d’échec de certains premiers cycles atteint déjà 80 % sans émouvoir personne …
Jacques Cohen
Alors, évidemment, comme toujours, la vie et la réalité rattrapent toujours les gens, et on va avoir des filières, dans les universités elles-mêmes, qui, elles, se contenterons accueillir des étudiants en grand nombre, mais sans aucune exigence de niveau et sans être capables de leur donner quoi que ce soit, ce qui aboutit ce système que l’on a déjà et qui va s’amplifier, des premiers cycles où les types ont surtout comme objectif d’avoir les APL plutôt qu’un diplôme , parce qu’ils sont incapables de faire autre chose. C’est malheureux. D’autres universités, au contraire, vont choisir de faire une sélection par le niveau Sans trop afficher leur numerus clausus de fait.
Jacques Cohen
Et en plus, il y a un autre élément perturbateur du point de vue des politiques, c’est que l’avantage de l’éducation nationale, l’avantage des universités, c’est qu’on ne paye pas cash. Quand on fait des bêtises, il faut plusieurs années, il faut même pas une demi-douzaine d’années, pour qu’on commence à les payer. On l’a vu avec la réforme de Blanckaert, et puis justement la mise en place de Parcoursup: on part avec des intentions relativement lisibles, et puis on défigure tout ça en fonction des intérêts de telle ou telle couche, d’enseignants ou pas, etc., et à la fin on a quelque chose d’illisible, impracticable. Mais ça ne se voit pas tout de suite. Il faut 5, 6 ans pour voir la catastrophe qu’on a vue récemment apparaître sur le niveau des étudiants.
Jacques Cohen
Et donc la première conséquence majeure, ce sera que les universités vont se différencier, bien sûr. Certaines vont créer des filières compétitives, avec 150 astuces, pour essayer de contourner l’obligation opposable de l’entrée de n’importe qui n’importe où, et puis d’autres vont se défiler, et à ce moment-là il se créera des filières privées, avec une différenciation de prix, bien sûr, en plus de la différenciation de niveau, qui seront la fin de l’université telle que nous l’avons connue, en fait, depuis Napoléon.
Jacques Cohen
Et c’est quand même quelque chose qui est la fin d’un système qui avait fait ses preuves, et un énorme gâchis, parce que pour les politiques, c’est beaucoup plus simple de dire oui et de dire que ce sont les suivants qui paieront.
Alexis Claude-Retz
Professeur Jacques Cohen, est-ce que quelque part, par rapport à l’analyse que vous proposez aujourd’hui, on peut dire que c’est un nivellement vers le bas au niveau de l’éducation?
Jacques Cohen
C’est un nivellement non seulement vers le bas, mais c’est une dégringolade. Vous l’avez vu sur les classements PISA, on l’a vu sur les niveaux des classes spéciales de Mat Sup Math Spe qui ont été bien analysées il y a peu de temps. Or, ce n’était pas inéluctable.
Jacques Cohen
Pendant très longtemps, on a eu au contraire des niveaux de maths qui augmentaient. Entre le début des années 50 et les années 70, le niveau de maths avait augmenté. Malheureusement, le système actuel est confronté à ce tabou que la sélection, c’est très vilain.
Jacques Cohen
Or, il ne faut pas étudier le mot « sélection » comme nous le faisions, en considérant qu’on avait les moyens de donner un niveau à tout le monde, et que les gens s’y conformaient, et puis que tous ceux qui auraient ce niveau, c’est-à-dire tous ceux qui sauraient faire 2 + 2 = 4, peuvent passer. Et maintenant, ça commence à devenir juste, parce que si vous le mettez en fractions, je crois qu’il y a beaucoup de lycéens actuels qui ne savent pas manipuler des fractions.
Jacques Cohen
Eh bien, si on exige un niveau, il faut retourner la question. Ce n’est pas le nombre d’étudiants à qui on doit donner le bac, qui était un peu la formule de Chevènement. C’est: a-t-on, sur tel et tel critère, les moyens de donner une formation à un nombre d’étudiants tel qu’il est souhaitable? Et si on n’a pas ces moyens, ce n’est pas la peine de faire semblant.
Alexis Claude-Retz
Est-ce que ça veut dire également, professeur, qu’il y a des diplômes désormais qui n’auront plus la même valeur? Parce que vous parliez, dans votre développement, par exemple, certainement de l’expansion des écoles privées qui pourraient arriver sur le marché, avec différents niveaux, différents tarifs aussi, on pourrait l’évoquer, professeur Jacques Cohen, mais qui dit « différents niveaux » veut dire que si l’on passe un master ou un master dans telle ou telle université, eh bien notre bac + 5 ne sera pas reconnu de la même manière sur le marché du travail, peut-être même par l’État, etc.
Jacques Cohen
Par l’État, peut-être pas, puisque l’État, il est surtout myope. Mais par les employeurs, qui, eux, ont une vue perçante, certainement. Et cette différenciation, on la voit déjà dans certains domaines.
Jacques Cohen
Regardez les concours d’entrée, qui ne sont plus officiellement des concours, mais des préparations privées pour les facs de santé et de médecine. L’éducation nationale n’est plus capable de donner une formation à tous les étudiants selon ce dogme que tout le monde doit pouvoir rentrer à la fac.
Jacques Cohen
Seulement, tout le monde peut y rentrer, mais tout le monde peut en sortir vite fait. Et ceux qui s’en sortent vont être ceux qui vont avoir une formation supplémentaire, laquelle, comme par hasard, est une formation privée et payante. Et c’est ce qui va se généraliser très rapidement.
Jacques Cohen
Alors, très rapidement: au bout de 5, 6 ans, puisque, comme je vous ai dit, les systèmes éducatifs ont cette dynamique de ne pas payer cash les conneries. Et ça, c’est très, très dangereux, parce que quand on ne paye pas cash, eh bien la facture vous revient à la fin du crédit.
Alexis Claude-Retz
Eh bien, en tout cas, professeur Jacques Cohen, on vous remercie de nous avoir accompagnés dans cette chronique d’actualité. Cette semaine, on en saura plus sur votre blog, jhmcohen.com, et puis il va falloir voir maintenant ce que ça va donner, et quelles vont être les nouvelles propositions aussi pour remplacer la plateforme Parcoursup, et comment elle va être réformée pour cette année 2026-2027. À très bientôt, Jacques Cohen.
Jacques Cohen
À très bientôt.
