Une nation fervente, unie et heureuse ? 

Une nation fervente, unie et heureuse ? 

Sur les ondes de RCF:Lien « https://www.rcf.fr/actualite/chronique-dactualite/embed?episodeId=716649 »

Professeur Jacques H.M. Cohen.Le vendredi 3 octobre 2026

Alexis Claude Retz.

La chronique d’actualité avec le professeur Jacques Cohen en ligne avec nous. Professeur, bonjour.

Jacques Cohen

Bonjour.

Alexis Claude Retz.

Merci d’être avec nous. La chronique d’actualité est liée aux rencontres du pape Léon XIV en France et à sa visite.

Alexis Claude Retz.

On imagine que le week-end dernier, en début de semaine, vous étiez comme tout le monde derrière votre poste de radio, devant votre écran de télévision, pour assister à cette venue du pape Léon XIV en France, peut-être.

Alexis Claude Retz.

Et puis, vous avez aussi suivi les échanges avec le président de la République française. Et il y a eu cette déclaration autour d’une France fervente et unie, qui a particulièrement retenu votre attention, professeur.

Jacques Cohen

Tout à fait. Je dois déjà vous dire, comme propos luminaires, que pour moi, la religion est une affaire privée, et je ne vous dirai pas si je suis le Dalaï-Lama, le Pape, ou l’Aga Khan, ou quiconque d’autre. Mais donc, ce n’est pas l’aspect que je veux indiquer, de même que je n’ai pas qualité pour juger de la politique religieuse, donc de la politique du Vatican, en la matière, et de ses relations comme État avec les autres chefs d’État. Ce que je veux faire, c’est parler de la signification française, qui est, j’allais dire, mon domaine et l’analyse que l’on peut en faire.

Jacques Cohen

Alors, j’ai été assez surpris du peu de réaction à une formule qui est dans le discours de Metz de Macron, qui est « une nation fervente, unie et heureuse.  ». Peut-être que ce vocabulaire n’est plus compris exactement, mais la ferveur, c’est un sentiment religieux, la ferveur, c’est l’élément de la foi. Donc, une grosse entorse à la laïcité de dire que la France est l’objet d’une ferveur et son unité. Donc de celle des fidèles unis dans la foi une seule religion. Bien sûr, la formule de Macron est ambiguë selon son habitude, de telle sorte qu’il ne s’agit pas justement, pas avoir dit que la France était la fille aînée de l’Église, dans la formule traditionnelle et ancienne et honnie, mais quand même, c’est une grosse concession. Alors, peut-être a-t-il fait cette concession sur ce terrain, ou cette affirmation sur ce terrain, pour éviter d’avoir à assumer des positions qui ne sont pas celles du pape et du Vatican, ou de la religion catholique, dans d’autres domaines sur lesquels il n’a pas forcément répondu favorablement. Mais cela, je me garderai bien d’y revenir. En revanche je peux commenter la vision du président français d’une France Unie et heureuse, légèrement optimiste.

Mais alors, sur la signification politique, on a une assez grosse surprise. L’aspect irrésistible qui est rappelé par cette manifestation des Champs-Élysées, c’est le 30 mai 1968. C’est la grande manifestation gaulliste, en réaction et hostilité au mouvement de mai 68. Et on ne peut qu’être frappé un peu par la similitude. C’est-à-dire que, indépendamment du message du Pape, qui n’est pas dans mon propos, Et n’est pas forcément le même, pas du tout forcément le même, une grande partie de ce succès populaire considérable est une volonté d’affirmation de la part des catholiques français, effectivement, d’une foi, et d’une foi française. On peut-être favorable ou défavorable, mais c’est quand même une affirmation.

Et quand on défend la foi dans la rue, et bien, on risque de s’affronter un jour ou l’autre avec ceux des autres fois, même si ce n’est pas du tout le propos du pape. Il y a une grosse surprise de s’apercevoir qu’il y avait un mouvement populaire massif, dont on ne peut pas ne pas constater qu’il sous-entend une opposition d’autres. Donc cela, c’est un jour ou l’autre sera un problème, parce que si on se retrouve un jour ou l’autre dans une surenchère pour les prières de rue, je ne suis pas sûr que sans l’appui du pape, les catholiques soient aussi majoritaires et défendent de tenir le pavé, si je puis dire, en France, de nos jours.

Donc cela, c’est un peu comme quand on a gagné une place forte militairement de façon inattendue, et bien, ensuite, il faut se dépêcher de la protéger, parce que si on n’est pas capable de la protéger, on va se prendre les contre-batteries d’artillerie, et on va devoir reculer après avoir avancé trop facilement. Donc cela, c’est un autre aspect à moyen terme. Donc, c’est quand même un signal très étonnant, et pas forcément annonciateur de très bonnes choses, que de nombreux Français se préparent à une fracture.

Alexis Claude Retz.

Professeur Jacques Cohen, je me permets, je vous interromps dans votre développement, ce n’était pas forcément prévu. Une question de manière tout à fait provocante, professeur : est-ce que, quelque part, on pourrait assister à une guerre des croisades nouvelle génération ?

 

Jacques Cohen

Nouvelle génération, je ne sais pas, parce que les croisades ont finalement été très souvent des guerres, mais cela pourrait être un renouvellement. En la matière, si on a un scénario catastrophe, une radicalisation, je parle du point de vue des catholiques, et d’une radicalisation en face qui, elle, ne demande qu’à s’exprimer, puisqu’on le voit couramment. Donc, effectivement, croisade 2.0, et mais on ne sait plus très bien dans quel sens iront les croisés.

Léon XIII, le prédécesseur du pape actuel, est réputé avoir combattu les forces diaboliques du mal avec l’aide de Saint Michel….

Alexis Claude Retz.

Professeur Jacques Cohen, par rapport aux éléments que vous nous présentez autour de la venue du pape en France, et donc des déclarations du président de la République Emmanuel Macron, est-ce qu’il y a d’autres choses qu’on n’a pas encore dites dans cette chronique, que vous voulez préciser aux auditeurs, avant qu’ils vous retrouvent sur votre blog jhmcohen.com ?

Jacques Cohen

Encore une fois, je n’ai pas d’opinion religieuse ici. Pour moi, dans la République française, la religion est une affaire privée, et que je n’interprète en rien la position du Pape ou les positions de la hiérarchie catholique. C’est-à-dire, c’est leur affaire. Ils sont directeurs spirituels d’une partie des Français, c’est leur droit le plus strict, de même que c’est le droit le plus strict de chacun d’entre eux de croire ou de ne pas croire.

Alexis Claude Retz.

Eh bien, le message est passé. Merci, professeur.

Plus d’informations, c’est toujours sur votre blog, comme on vient de le dire, jhmcohen.com.

À très bientôt.

Jacques Cohen

À très bientôt.

Discours du président Macron à Metz, texte intégral :

Très Saint-Père, Messeigneurs, Mesdames, Messieurs, en vos grades et qualités. 

Très Saint-Père, soyez le bienvenu à Metz. Conclure votre visite apostolique en France, ici, en Lorraine, deux sur trois pour y évoquer notre Europe, est riche en symboles. A Metz, Berceau des Carolingiens et l’un des trois Évêchés, à Metz, ville authentiquement européenne par sa géographie et sa mémoire, à Metz, sur cette terre de Lorraine, meurtrie par l’Histoire, disputée, conquise et reconquise, où s’est bâtie la réconciliation franco-allemande, devenue la pierre d’angle de la construction européenne. 

Un des grands architectes de cette Concorde et de cette renaissance, Robert Schuman, repose à quelques kilomètres d’ici, à Scy-Chazelles. Né à Luxembourg, formé au droit en Allemagne, député de la Moselle, il fut déclaré vénérable par l’Église. Sa foi éclairait son action, comme nombre de bâtisseurs de notre Europe, de Adenauer à De Gasperi. En mai 1950, il proposa une méthode, faire du charbon et de l’acier, hier instrument de guerre, le bien commun de six nations fondatrices, créant ainsi cette solidarité de fait entre nos nations qu’il appelait de ses vœux. À sa suite viendront le général de Gaulle et Konrad Adenauer, visages de la réconciliation franco-allemande à la Messe de Reims, qui scelleront l’amitié entre nos peuples par le traité de l’Élysée de 1963. Mais ne déduisons pas de cette histoire magnifique que la construction européenne appartient aux seuls Français et Allemands. 

Pierre après pierre, elle fut aussi bâtie par la volonté des peuples sortis des dictatures, puis avec ceux qui, après la chute du rideau de fer, permirent à l’Europe de retrouver son unité. D’autres veulent encore aujourd’hui nous rejoindre, des Balkans jusqu’à l’Ukraine, et il n’est sans doute pas de plus beau plébiscite pour notre Union européenne que cette volonté d’appartenir à un même espace de paix, de sécurité, de démocratie et de prospérité. Mais notre Europe vient de plus loin et est avant tout une civilisation, certes une géographie dont les confins de la Baltique à la Méditerranée et de l’océan au Caucase ont toujours été questionnés. Elle est surtout le palimpseste de la Grèce antique, de Rome, de la chrétienté, des empires successifs et de siècles de guerre. Oui, cette Europe de nos villes et de nos villages, des écoles et des universités, de nos cafés et de nos places publiques s’est construite sur un socle gréco-romain et judéo-chrétien. Notre héritage européen, de ses fondations à notre temps, à travers la Renaissance, le Grand siècle et nos Lumières, de Montaigne, à Erasme, à La Fontaine ou Voltaire, a cristallisé le primat de la personne, puis de l’individu libre et rationnel, inséparable de la dignité humaine. La liberté, l’esprit critique, l’attachement à la science, la démocratie libérale, l’égalité entre les femmes et les hommes, inséparable de l’égalité et de la fraternité. Le capitalisme et le libre commerce, inséparable de l’État-providence et de la démocratie sociale. Elle a traversé les nationalismes et les totalitarismes du XXème siècle jusqu’à l’effondrement moral de l’Holocauste pour consolider son attachement aux droits de l’homme, au respect des droits des personnes et de toutes les minorités. 

Alors oui, notre Europe est enracinée dans cet héritage. Elle s’est consolidée à travers ses épreuves jusqu’à la construction européenne. Celle-ci s’est appuyée sur un autre principe cher à la tradition de l’Église, le principe de subsidiarité. Un principe de liberté qui protège la capacité d’agir du plus petit et oblige le plus grand à respecter son autonomie et à lui apporter soutien lorsque ses forces ne suffisent plus. Un principe qui dit ce qu’est notre Europe. Non pas une puissance qui efface les nations, mais une force qui prolonge et augmente leur capacité d’agir et de maîtriser leur destin. Oui, là où l’Europe, durant deux millénaires, avait rêvé l’unité par les empires et les guerres civiles, l’Union européenne est une invention inédite fondée sur le respect, la paix, l’égalité entre ses États membres. Plus que jamais, cela est essentiel. 

75 ans après la déclaration Schuman, le monde a changé, la guerre est revenue sur notre continent et notre Europe est bousculée par le retour des empires. Schuman l’avait écrit, la paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent. Alors que les dangers ont changé d’ampleur, nos efforts pour la paix doivent être à la hauteur des enjeux. Pour assurer une souveraineté réelle, il nous faut donc agir. Agir d’abord pour assurer notre sécurité et préserver nos valeurs, car la paix ne se décrète pas, elle se construit patiemment par des artisans de bonne volonté, lucides et constants. C’est précisément le sens de notre engagement indéfectible aux côtés de l’Ukraine, face à l’agression militaire de la Russie et aux côtés du droit international, en bâtissant une Europe de la défense et de la paix. 

Agir aussi pour se projeter pleinement dans la prochaine décennie en répondant aux défis de compétitivité, impératifs pour rester dans la course et maîtriser souverainement nos technologies et nos données, produire, innover et investir en Europe pour rester libre, défendre nos intérêts et préserver notre modèle social, parce qu’en Europe, croissance économique et justice sociale sont indissociables. Agir pour le climat et bâtir en responsabilité l’avenir que nos enfants méritent et dont la neutralité carbone au milieu de ce siècle est le juste cap. Agir pour nous protéger contre l’épidémie de désinformation et d’ingérence qui veulent saper nos démocraties et nous diviser, porter atteinte aux projets européens. La vérité vous rendra libres, nous rappelle Jean. 

La vérité, très Saint-Père, vous l’avez rappelée dans votre encyclique Magnificat Humanitas, est un bien commun. Le mensonge, lui, change l’adversaire en ennemi, le débat en procès, le doute en trahison et l’algorithme en amplificateur d’émotions négatives. Les écrans nous habituent à vivre côte à côte, certes, mais reclus. Une démocratie ne s’éteint pas seulement sous les obus, elle s’éteint quand le dialogue cesse, quand les existences se délient, quand la solitude s’installe et qu’on ne s’entend plus. Dès 1947, dans la France contre les robots, Georges Bernanos, que vous évoquiez vendredi à l’Elysée, mettait en garde contre la tentation de soumettre l’homme aux instruments qu’il crée lui-même, au risque que le progrès technique ne devienne une dépossession humaine. 

Aujourd’hui, l’Europe, la première, a souhaité y répondre en se dotant d’un cadre de régulation. L’innovation doit servir la dignité humaine, non la puissance de quelques-uns. C’est également le sens de la gouvernance mondiale que nous appelons de nos vœux, une technologie qui doit rester un serviteur de l’homme, jamais son maître. Je pense enfin à notre jeunesse, son attention, sa liberté, son jugement doivent être protégés des poisons de l’addiction et de la prédation. Les Évangiles nous rappellent l’attention due aux plus fragiles d’entre nous. Il en va de notre responsabilité collective. C’est pourquoi la France porte ce combat de la majorité numérique en Europe. Agir, oui. 

Ici, à Metz, nous sommes heureux de vous recevoir, très Saint-Père, pour vous entendre, pour apprendre de vous. Car ici bat le cœur millénaire de l’Europe, une Europe qui protège, unit et agit. Une Europe souveraine et démocratique, habitée par ce projet de paix et de prospérité. Une Europe qui doit retrouver le courage de ses fondateurs, oui, le courage, pour devenir la puissance de paix, d’indépendance et de démocratie qu’elle a à être. Le courage pour ne pas céder au repli, à la haine de l’autre, au retour des nationalismes qui divisent. 

Très Saint-Père, permettez-moi d’achever mes propos puisque c’est la dernière fois que j’ai l’occasion de m’exprimer publiquement devant vous, en vous réexprimant notre gratitude et notre joie. Quatre jours en France. Vous avez senti, je l’espère, une nation fervente, unie et heureuse. Je vous en remercie infiniment. Et nous avons voulu vous voir heureux aussi. Une formule ashkénaze de la fin du XVIIIe siècle, ensuite reprise par nos amis allemands, pour signifier le bonheur tranquille, dit : heureux comme Dieu en France. Alors nous dirons désormais, en mémoire de ces quatre jours, heureux comme Léon XIV chez nous. Alors merci pour cela

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