Ukraine dernière étape avant la guerre ou fin de partie ?
Jacques H.M. Cohen, 18/9/2026.
Sur les ondes de RCF : »https://www.rcf.fr/actualite/chronique-dactualite/embed?episodeId=712498″
Alexis C-R 1
Pour la chronique d’actualité, on retrouve évidemment avec nous par téléphone le professeur Jacques Cohen, bonjour.
Jacques Cohen
Bonjour.
Alexis C-R 1
Avec cette chronique aujourd’hui consacrée à l’Ukraine, « dernière étape avant la guerre, ou fin de partie ? », je me permets, professeur, de vous taquiner, mais c’est un titre un petit peu provoquant, alors que la guerre, cela fait un petit moment qu’elle existe. Alors, que voulez-vous dire par là, Jacques Cohen ?
Jacques Cohen
Et bien, qu’elle peut se terminer. Et elle peut se terminer mal, rapidement, ou bien elle peut se terminer finalement tout court, et donc bien, puisque c’est toujours mieux que les guerres se terminent. Effectivement, on est à une étape cruciale où les choses peuvent basculer dans un sens ou dans l’autre.
Schématiquement, Poutine avait décidé de ne pas faire la bêtise que les Occidentaux ont faite, qui était d’attaquer sur le territoire de la Fédération de Russie, et au contraire de ne pas toucher à l’Union européenne, en considérant qu’il suffisait d’attendre pour que l’Union européenne se désagrège, sous l’effet du fardeau que représente la guerre et de l’attitude de Trump, et que finalement les Européens finiraient par abandonner la tactique, j’allais dire, de keynésianisme militaire des Allemands, qui est d’augmenter les dépenses considérablement, et qu’il suffisait d’attendre pour que cela parte en miettes, et qu’ils récupèrent des bases beaucoup plus solides d’influence selon un point de vue, ou d’apaisement selon l’autre.
Jacques Cohen
Mais il lui est arrivé une grosse misère de ce point de vue-là, c’est que les Européens, et la CIA, ont vite compris que chaque fois qu’ils mettaient des lignes rouges, et bien, du moins que chaque fois qu’ils franchissaient des lignes rouges, Poutine ne réagissait pas, que donc ils pouvaient continuer allègrement, par exemple, à attaquer en profondeur sur le territoire de la Fédération de Russie, à avoir de moins en moins de faux-nez pour le fait d’avoir du matériel Européen qui servait à cela, en particulier pour les missiles de croisière, les SCALP, etc. Et donc finalement, on en est arrivé à ce que les Ukrainiens aient des capacités de frappe à longue distance, qui commencent à gêner sérieusement la production pétrolière russe, parce que finalement c’est relativement facile à perturber, alors que des petits drones ne sont pas capables de perforer, par exemple, des installations en béton, mais des choses fragiles comme cela.
Jacques Cohen
Et alors justement, c’est là où il est tombé encore du ciel une histoire invraisemblable, c’est qu’il y a l’Iran, et il y a le diesel. Et donc Trump leur a dit : « cela suffit comme cela, vous allez arrêter les uns et les autres de taper le diesel parce qu’on en a besoin. » Alors, comme c’est Trump qui l’a dit, les deux, aussi bien Zelensky que Poutine, ont dit : « Oui, oui, aucun problème, puisque vous avez demandé, nous, si vous le demandez gentiment, il n’y a aucun problème. » L’ennui, c’est qu’ils sont tous les deux aussi menteurs l’un que l’autre, et qu’il n’est pas sûr du tout que cela soit la version heureuse, c’est-à-dire : l’un et l’autre arrêtent de taper les infrastructures pétrolières de l’autre, qu’on commence une désescalade, et que les choses finalement se refroidissent.
Jacques Cohen
Parce qu’à l’initiative des Ukrainiens, on a eu une montée en échelle particulière, qui était la ligne de Fedorov, de l’ex ministre de la Défense, qui est la ligne des cinq dernières minutes. C’est-à-dire : « Puisque de toute façon on a toujours pu faire des escalades sans conséquences graves. on va continuer, cela va être de plus en plus cher pour eux, et on va donc ainsi gagner, du moins arriver à épuiser les autres. » L’ennui, c’est que parmi de bons analystes de l’Ukraine, aussi bien Boudanov du service de renseignement ukrainien que Zaloujny, l’ancien chef d’état-major ils considèrent que les Russes seraient plus capables que les Ukrainiens de résister à un changement considérable de leur mode de vie, de leur situation, lié à des bombardements qui conduisent, par exemple, à ce qu’on a en filigrane comme prévision, le bombardement systématique des aéroports de Moscou, très probablement également de perturber les élections russes les élections, qui sont à peine dans quinze jours,, etc.
Jacques Cohen
L’ennui, c’est que ce qui gênait donc les Ukrainiens dont je vous parlais, c’est que les Russes aussi ont un certain nombre de gradations possibles. Vous avez remarqué que jusqu’il y a peu de temps, ils ne touchaient à peine aux voies ferrées. Mais il y a eu des missiles qui sont tombés à proximité de la voie ferrée, où passent les 150 politiciens ou envoyés de l’Europe à côté de la frontière, au passage de la dernière station autoroute, j’allais dire. Elle a également été bombardée, et donc les Russes ont montré qu’ils pouvaient aussi faire monter les enchères, et en fait, pour ce qui est du réseau ferré, ils ont commencé à taper des points névralgiques de communication ferroviaire.
Jacques Cohen
L’Ukraine a un réseau électrique qui est extrêmement maillé, en toile d’araignée, qui date de la guerre froide, mais paradoxalement, le réseau ferré, lui, il est relativement maigre, parce qu’il date paradoxalement de la reconstruction de l’Ukraine en 1919-1920, et depuis, le schéma n’a pas énormément changé. Donc il est vulnérable, bien sûr, tout le monde le sait, les Russes comme les Ukrainiens, et jusqu’à présent, quand les Russes se sont contentés d’attaques au-delà du Dniepr à l’est, Dniepro par exemple, ou sur la ligne nord-sud vers Zaporijjia, mais ils n’avaient pas encore commencé à attaquer sérieusement toute voie de communication.
Jacques Cohen
Or, la logistique des Ukrainiens, c’est la logistique qui passe par les voies depuis la Pologne, Et en particulier il y a trois voies ferrées : la voie ferrée nord, la voie ferrée du milieu, et la voie ferrée du sud, car en plus, l’Ukraine est un pays qui a beaucoup d’eau, qui a beaucoup de fleuves, et donc si on le veut vraiment, une fois qu’on a coupé des ponts principaux, il n’y a plus beaucoup de voies d’eau principales, la logistique vers l’est ouest, si je puis dire, depuis la Pologne, elle est sérieusement perturbée. Donc cela, c’est un niveau d’escalade que les Russes commencent à faire, et ils démolissent le matériel, d’autant plus qu’on ne peut pas passer des locomotives à gogo depuis l’Occident, parce que, comme vous le savez probablement, les voies ferrées de l’Est n’ont pas le même écartement que les nôtres.
Jacques Cohen
On peut tout juste récupérer des locomotives dans les pays baltes, mais il n’y en a quand même pas des tas, et donc cela va finir par poser des problèmes, parce que là aussi, les locomotives, malgré les apparences, cela ne se bricole pas en trois jours. Donc des dégâts importants prévisibles, les bombardements des usines et autres, et le fait de rendre la vie impossible dans les grandes villes ukrainiennes, cela a aussi un résultat double.
Jacques Cohen
Il y a un résultat politique, qui est de montrer l’insécurité, mais il y a un résultat militaire qui est inattendu, c’est que la population ukrainienne, elle se barre à toute vitesse, parce que les types ne peuvent pas rester dans des conditions pareilles, et donc le pays se vide. Ce qui, du point de vue militaire, est pratique, parce que cela évite d’avoir des millions de civils sur le dos, à alimenter, etc., etc. Mais ce qui, politiquement, est aussi un problème, puisque la diaspora prend un poids de plus en plus considérable.avec un effet Avec un effet inattendu : s’habituant aux standards européens, les Ukrainiens expatriés tolèrent de moins en moins la kleptocratie mafieuse corrompue, qui est une plaie de ce pays depuis son indépendance.
Jacques Cohen
Donc tout cela montre que, pour les uns comme pour les autres, la situation est fragile, avec des dégâts importants, et donc que finalement, l’annonce de Trump disant « arrêtez le diesel », cela pourrait servir aux uns et aux autres d’alibi pour dire : « Bon, bon, c’est vrai, on arrête, parce que cela nous coûte trop cher. » Donc cela, c’est l’hypothèse optimiste.
Jacques Cohen
L’hypothèse pessimiste, elle, elle est bien plus ennuyeuse, c’est que les Russes ont très bien compris que la logistique occidentale est extrêmement fragile, que pour l’instant ils n’y ont pas touché, Malgré les inconvénients dont je vous ai parlé tout à l’heure pour ces choix politiques. Mais que finalement, des opérations qui perturbent la logistique occidentale, cela pourrait être militairement efficace, à condition soit d’accepter la guerre, soit de ne pas la déclarer, et de dire que : « Attention, on ne dit pas ouvertement ce qu’on fait, mais on commence à montrer qu’on peut taper le hub de DHL à Leipzig, qu’on peut avoir des ennuis sur des voies ferrées en France et aux Pays-Bas, une centrale électrique en Allemagne, et ainsi de suite. »
Jacques Cohen
Mais là, le dérapage est extrêmement facile, extrêmement facile, et on peut très vite se retrouver dans une situation relativement classique, là, de se faire la guerre. Et là, cela change complètement les échanges et les échelles.
Alexis C-R 1
Et vous, professeur Jacques Cohen, vous avez été extrêmement complet dans cette chronique « Ukraine, dernière étape avant la guerre ou fin de partie », on l’a compris, une guerre où cela s’enliserait, où tout le monde s’arrêterait, ou peut-être la fin de partie, avec notamment les déclarations de Donald Trump qui pourraient, encore une fois, faire réagir, et cette fois faire aussi agir, j’allais dire, dans le sens de stopper le conflit.
Alexis C-R 1
À très bientôt, professeur Jacques Cohen, plus d’informations, c’est sur votre blog, jhmcohen.com. À très bientôt.
Jacques Cohen
Merci, à très bientôt.
