J HM Cohen 27 juin 2026
Sur les ondes de RCF LIEN:
Sur les ondes de RCF : https://www.rcf.fr/actualite/chronique-dactualite/embed?episodeId=697835
Frappes ukrainiennes en profondeur en Russie,
avantage décisif ou temporaire ?
La chronique d’actualité, c’est avec le Professeur Jacques Cohen que cela se passe bien évidemment. Professeur, bonjour.
Bonjour.
Merci d’être avec nous pour la chronique d’actualité, et aujourd’hui vous voulez nous parler une nouvelle fois de l’Ukraine, Professeur ?
De l’Ukraine et de la Russie. Il y a une grosse nouveauté qui sont les attaques dans la profondeur de la Russie de l’Ukraine sous forme d’attaques de drones, un petit peu comme la Russie le fait en Ukraine depuis un bout de temps. Alors les Ukrainiens ont moins de moyens, donc ils ont particulièrement bien choisi leurs cibles.

Bombardement du Pont de Kersh. Missiles de faible puissance ou fumigènes pour tromper l’IA des drones?
Ayant des moyens plus limités en point de vue rayon d’action, ils ont des charges explosives beaucoup plus faibles, et finalement dans un immeuble par exemple cela donne un ou deux étages esquintés, c’est tout.
Mais ils ont trouvé que d’esquinter les raffineries, là où il y avait du carburant si j’ose dire, ou des explosifs directement in situ, c’était très efficace. Ou du moins très spectaculaire.
Alors il y a eu une opération qui remarquable de ce point de vue-là, c’est l’opération du bombardement d’une raffinerie à côté de Moscou. Parce qu’il y a un deuxième avantage à le faire, c’est l’énorme avantage politique qu’il y a à montrer un panache de fumée qui couvre une partie de la capitale russe. Il faut remarquer d’ailleurs qu’il y a eu très très peu de victimes. Je crois qu’il y en a zéro ou deux pour ce bombardement.
La tactique est la même que celle des Russes, c’est-à-dire un bombardement de drones massif et brutal et en très peu de temps pour saturer les défenses aériennes. Alors il y a une différence entre les Ukrainiens et les Russes, c’est que les Ukrainiens ont un dispositif de surveillance, obligeamment fourni par les Occidentaux, qui permet d’anticiper l’arrivée des vagues de missiles et de drones. Tandis que manifestement, les Russes manquent de systèmes de détection avancés. Alors qu’est-ce qui a changé en fait à part la distance ? Je pense que les Ukrainiens utilisent des systèmes autonomes, c’est-à-dire non seulement des systèmes de navigation autonomes, mais éventuellement retouchés par l’analyse de l’image terminale de qui est la cible. Alors il y a déjà quelques bavures parce que si l’image de la cible n’est pas tout à fait à jour, l’intelligence artificielle du missile n’y peut rien et elle se paye à un immeuble de grande hauteur ou un grand supermarché à côté de la raffinerie russe de Moscou par exemple. Mais enfin pour l’instant, il n’y a pas d’énormes bavures, si je puis dire, mais cela finira par arriver.
A noter également que les Ukrainiens en ont profité pour une série d’attaques tous azimut, en particulier sur les ponts et les voies de communication entre l’Ukraine occupée et la Crimée. Alors c’est un sujet qui avait été envisagé par lors d ‘un kriegspiel qui s’est tenu en Allemagne et qui envisageait des missiles de croisière Taurus pour couper les ponts et axes de communication de la Crimée. La conclusion était assez négative et disait que faute de missiles de grande puissance, ce serait gênant d’avoir des trous dans le tablier des ponts dès que cela ne les détruisait pas et cela n’était pas une solution définitive. Les photos du pont de Kerch sont assez conformes à cette prédiction et montrent des choses certes gênantes, mais pas définitives.
A noter d’ailleurs que les Russes ont cette semaine démoli, pour de bon eux, le pont ferroviaire de Zaporijjia ce qui rappelle que Zaporijjia a de gros inconvénients et un gros point faible, c’est que la ville est du mauvais côté, elle est à l’est du Dniepr et donc la ville est en quelque sorte adossée au fleuve qui est assez facile à bloquer donc en paralysant les ravitaillements et la situation des troupes ukrainiennes dans cette ville.
Alors jusqu’où peuvent aller les Ukrainiens ? Ils vont continuer à faire cela un peu partout. Il y a quand même quelques petites choses qui sont étonnantes. D’abord alors qu’ils limitent ou empêchent les ravitaillements russes, et bien ils n’en profitent pas. Ils n’en profitent pas pour attaquer, alors que les Russes auraient du mal à fournir un effort de munitions, de contre batterie, et cetera, ce qui peut avoir plusieurs raisons.
L’une cela serait de dire que les Ukrainiens sont à bout de souffle et que donc ils ne sont pas capables de monter une offensive coordonnée à partir de leur succès sur les voies de communication. L’autre c’est de penser qu’il y a déjà un accord depuis un moment et que aussi bien les Russes que les Ukrainiens maintenant n’attaquent pas trop à partir d’une zone tampon qui est définie avec les Américains. Je parle de la zone du front. Donc cela, cela sera quelque chose à regarder et à suivre.
Alors est-ce que les Russes vont, j’allais dire carrément et brièvement, perdre la guerre parce qu’ils n’ont pas les moyens de riposter ou est-ce que cela va s’équilibrer ? D’abord parce que tout cela repose sur une seule chose, c’est-à-dire des drones autonomes dont la puissance n’est pas considérable et il est à craindre que les Russes sont peut-être lents à la détente, mais qu’ils vont finir par apprendre et trouver une parade. Il y avait déjà des contre-mesures électroniques sur ces drones qui sont allés à Moscou. On les voit très bien comme antenne sur les drones eux-mêmes. Comme toutes les mesures et contre-mesures électroniques, c’est une guerre perpétuelle, c’est-à-dire que cela marche le temps que les autres trouvent la parade, etc, etc. Donc c’est de bonne guerre du point de vue des Ukrainiens de montrer qu’ils ont un avantage et d’essayer de l’exploiter.
Alors au-delà, il y a des choses qui ne sont peut-être pas très très astucieuses, en particulier de menacer largement la Biélorussie, voire même de développer une attaque en Biélorussie, en disant que les répéteurs radio qui permettent que les drones russes passent par là, et bien ils vont aller les démolir eux-mêmes si jamais Loukachenko ne les démonte pas. Il y a un aspect étrange dans cette affaire des répondeurs. C’est qu’ils qui sont là depuis plusieurs années d’une part et qu’on en a de moins en moins besoin d’autre part, les drones étant de plus en plus autonomes. Il y a peut-être là un élément de mise en scène réciproque
Ce n’est pas très très astucieux pour deux raisons. D’une part, cela rappelle que ces répéteurs ne sont que des répéteurs et que donc les drones russes n’ont pas le droit de cité sur le territoire de la Biélorussie. Et que les drones russes ne sont donc pas lancés depuis le territoire de la Biélorussie. Et d’autre part, parce qu’en cas d’escalade, le point crucial, c’est le sud de Brest-Litovsk, c’est-à-dire d’aller en contre-attaque vers Rivne et vers Lvov, ou Lviv actuellement, c’est-à-dire de couper les communications entre la Pologne et l’Ukraine, ce qui serait extrêmement gênant pour les Ukrainiens. Je crois même que si les Russes y arrivaient, ils régleraient le sort de la guerre. Donc c’est un optimisme considérable des Ukrainiens que de proposer ce genre d’escalade qu’ils ne seront probablement pas capables d’assumer. D’autant que le président chinois a indiqué qu’il souhaitait le maintien de l’intégrité territoriale de tous les pays de la région… Et au fond, il est exact que Loukachenko ,-n’a envahi personne parmi ses voisins.
Cela ressemble un peu au fait que les Ukrainiens n’hésitent pas à provoquer les Polonais sur la glorification des massacreurs ukrainiens de la Seconde Guerre mondiale, ce qui est là aussi quelque chose d’assez dangereux si on se rappelle que l’intégralité de la logistique de l’Ukraine c’est la Pologne, et qu’il leur suffit de couper le robinet pour que les Ukrainiens soient très très mal. Bref, les Ukrainiens devraient profiter de la situation pour négocier sur une base qui leur soit favorable et ne pas laisser passer l’occasion d’avoir cette base favorable, alors qu’il est à craindre que l’avantage qu’ils ont acquis ne soit pas un avantage définitif et qui régle le sort de la guerre.
Et bien un grand merci, Professeur Jacques Cohen, de nous avoir éclairés à la fois sur les cibles, la logistique, les intentions des Ukrainiens. Peut-être que l’on aura plus d’informations encore sur votre blog. Nos auditeurs connaissent l’adresse, évidemment, jhmcohen.com.
Merci, à bientôt.