Sclérose en plaques et EBV : coupable ou témoin ?

JHM Cohen 

Chronique du 21 1 22

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L’heure de la chronique santé avec Jacques Cohen, bonjour.

Bonjour.

Et aujourd’hui, on va tout de même sortir de la Covid-19, bien que la pandémie ne soit pas terminée, mais on va parler d’un autre virus, si vous le voulez bien Professeur, le virus Epstein Barr et la sclérose en plaques. Il y a eu un article dans une grande revue, https://www.science.org/doi/10.1126/science.abj8222, où, notamment, on a parlé de l’EBV le virus Epstein Barr, qui serait responsable de la sclérose en plaques. Au moment même où Moderna, un laboratoire bien connu notamment pour les vaccins contre la Covid-19 en ce moment, et bien, lance aussi un vaccin anti EBV, antivirus Epstein-Barr. JC, que pensez-vous de tous ces faits d’actualité que vous allez nous recontextualiser, on en est certain.

Et bien, c’est un vaste sujet, mais ce n’est pas un sujet totalement nouveau. Tout d’abord, pour la sclérose en plaques, il faut reprendre l’épidémiologie. On sait depuis la fin des années 40, début des années 50 que, d’une part, il y a un gradient Nord-Sud la maladie étant plus fréquente dans les pays froids. D’autre part, qu’il y a des phénomènes épidémiques, donc un agent infectieux ou environnemental. Le plus connu, c’est l’histoire des îles Féroé, où il n’y avait pas de SEP avant la Seconde Guerre mondiale. Il y a eu une base américaine, cinq ans après, il y avait quelques cas de SEP. Ensuite, on a étudié les populations déplacées de la Seconde Guerre mondiale, par exemple les gens qui sont allés en Israël, et on a pu constater que la fréquence de la sclérose en plaques dans une population dépendait de l’endroit où les gens vivaient quand ils avaient une dizaine d’années. Donc ça, c’est connu de très, très longue date. Ensuite,

on s’est posé, depuis très longue date aussi, la question de savoir s’il y avait un virus et lequel ce pourrait être. Et bien, on a cherché parmi les virus qui infectaient les gens à l’adolescence et la question des relations avec le virus Epstein Barr a été évoquée depuis plus de 30 ans, mais sans arriver à conclure pour savoir si c’était un témoin ou un coupable. Et le papier actuel, à mon avis, ne tranche pas cette chose.

Il faut rappeler un peu des choses fondamentales sur la sclérose en plaques. C’est une maladie qui donne des plaques de dégénérescence et de sclérose inflammatoire dans le système nerveux central et qui malheureusement paralyse et abîme progressivement ce qu’on modère un peu de nos jours avec des traitements immunosuppresseurs, mais enfin, c’est une maladie qui est très loin d’être vaincue, C’est une maladie épouvantable qui en plus évolue soit d’un seul tenant, soit par poussées. Donc, c’est quelque chose qui empoisonne durablement la vie des gens qui en sont infectés, c’est une maladie sérieuse, si l’on peut dire.

Alors, sur sa génétique qui, elle aussi, est un élément important, on a trouvé des antigènes HLA de susceptibilité, mais il faut aussi relativiser. Parce que la meilleure étude est celle des jumeaux qui pour moi, est la contribution génétique d’une maladie et les jumeaux en sont le meilleur témoin.

Les formes familiales de sclérose en plaques sont de l’ordre de 5 %. Quand on prend des faux jumeaux, on obtient à peu près la même chose, 5 %. Quand on prend des vrais jumeaux, c’est-à-dire l’identité génétique, plus très souvent le fait de vivre de façon étroitement associée, on atteint 30 %. 30 %, c’est beaucoup et pas beaucoup. C’est beaucoup, bien sûr, ce n’est pas beaucoup par le fait que ça implique qu’il y a d’autres facteurs que la génétique. 

Lancet. 1964 Mar 28;1(7335):702-3. doi: 10.1016/s0140-6736(64)91524-7.
VIRUS PARTICLES IN CULTURED LYMPHOBLASTS FROM BURKITT’S LYMPHOMA
M A EPSTEIN, B G ACHONG, Y M BARR
PMID: 14107961 DOI: 10.1016/s0140-6736(64)91524-7

https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/14107961/


Indiscutablement, la direction scientifique était celle de Michael Antony Epstein suivant une observation de D Burkitt en Ouganda. Ses élèves Yvonne Barr et Bert Achong avaient étudié à Trinity College à Dublin. Yvonne Barr a quitté ultérieurement la recherche pour l’élevage de moutons en Australie  mais laissé son nom au virus. Achong, co-signataire du premier papier, a disparu du sujet ensuite. Il a persisté dans la recherche et découvert le premier retrovirus humain (Spumavirus ) bien longtemps avant HTLV et HIV. Comme celui-ci était inoffensif, il a encore une fois raté la célébrité.

Et est-ce que cet autre facteur pourrait être le virus Epstein Barr ? Et bien là, on tombe aussi sur un os, si je puis dire, parce que le virus Epstein Barr, nous en avons tous, alors que la SEP frappe 3 à 4 fois plus les femmes. C’est un virus de la famille des Herpès qui, quand il infecte quelqu’un, s’installe pour la vie et plus de 95 % de la population en est infecté avec un âge variable selon les populations. Autrefois, avec une hygiène, une promiscuité importante, c’était la plupart du temps d’être infecté avant 10 ans et dans ce cas-là, l’infection est inapparente. Quand l’infection par le virus Epstein Barr se produit vers la vingtaine d’années, entre 10 et 20 ans, c’est l’agent de mononucléose infectieuse, dont vous savez qu’on l’appelle « la maladie du baiser », parce que c’est un virus qui se transmet, nous dirons par promiscuité. Mais il faut aussi noter que quand on est infecté tard, quelques sujets qui passent à travers les gouttes, si je puis dire, et qui sont infectés à la quarantaine, c’est une maladie qui est plus grave. La plupart du temps, néanmoins, la primo-infection est soit inapparente, soit relativement bénigne. Il y a quelques cas particuliers avec les déficits immunitaires, comme le syndrome de Purtillo, mais tout cela est quasiment anecdotique. C’est une maladie bénigne. On garde ensuite ce virus dans notre tissu nerveux pour la vie et de temps en temps, il ressort. Et quand il ressort, ce n’est pas comme l’Herpès de type 1 ou la varicelle qui donne le zona ! Quand il ressort, il ne se passe rien, il ne se passe rien de visible, et pourtant, il ressort quand on est fatigué, quand on est dénutri, quand on a une maladie comme la polyarthrite rhumatoïde. Cette dénutrition rappelle les circonstances de découverte de ce virus. Ce virus a été découvert à la suite de la découverte d’un lymphome en Ouganda, un lymphome épidémique dans une zone précise qui est le lymphome de Burkitt. Depuis, on sait qu’il y a des Burkitt partout, mais la plupart du temps, ils ne sont pas liés à l’EBV. En Ouganda, ils étaient liés à l’EBV parce que les mères n’arrivant plus à avoir assez de lait et tentant de faire survivre leurs enfants sans les allaiter, mâchaient du manioc et leur donnaient de la bouillie préparée comme ça. Et bien sûr, comme elles étaient dénutries, c’est pour ça qu’elles n’avaient plus de lait, elles donnaient de grosses doses de virus Epstein-Barr, déréprimé par l’immunosuppression de la dénutrition à leurs enfants et certains d’entre eux faisaient ce lymphome. Donc, il est exact que le virus d’Epstein Barr peut donner ce lymphome, associé à une anomalie chromosomique acquise d’ailleurs. Il peut donner aussi des carcinomes nasaux pharyngiens pour quelques cellules épithéliales qui peuvent le recevoir en Asie du Sud-Est, mais la plupart du temps, c’est un virus totalement bénin que nous hébergeons la vie durant et quasiment tout le monde finit par en être porteur.

Contrairement aux herpes de type I ou 2 l’herpès simplex ou le virus varicelle zona, l’EBV infecte uniquement les cellules porteuses de son récepteur le CD21, c’est à dire les lymphocytes B et des cellules qui travaillent avec et répondent au doux nom de cellules folliculaires dendritiques.

Je me permets de rebondir, puisque vous dites, si c’est un virus totalement bénin, ou en tout cas dans la plupart des cas, pourquoi Moderna lancerait-il un vaccin anti EBV virus Epstein Barr ?

Alors, imaginez que Moderna a eu, j’allais dire, la prescience de l’article concernant la sclérose en plaques parce qu’un vaccin anti-EBV, en général, en dehors de cette suspicion de lien avec la SEP, juste pour éviter la mononucléose infectieuse, c’est quand même quelque chose de très discutable. En matière d’Herpès virus, ce sont des virus dont on ne se débarrasse jamais. Ils sont intégrés dans les cellules du tissu nerveux ou ailleurs, ici des lymphocytes, et donc demander, à un vaccin de faire ce que le système immunitaire n’est pas capable de faire naturellement, on n’y arrive pas. Donc, demander à un vaccin d’éradiquer ces virus, on ne sait pas faire. Ce que l’on sait faire pour le virus de Varicelle zona, donc un cousin, c’est soit avec un vaccin vivant, un virus atténué, on remplace un virus par un autre à condition d’arriver les premiers, mais on installe chez les gens vaccinés pour la vie durant un virus atténué, totalement homogène que l’on a fabriqué et qui donc représente quand même un changement d’environnement majeur. On a fait aussi un vaccin à virus tué, un vaccin avec un morceau du virus de la varicelle, et il donnerait une réduction des récurrences de zona – c’est quand même douloureux un zona – chez les gens de plus de 60 ans. Ce n’est pas absolument formel, ce n’est pas spectaculaire comme effet, mais ça serait un effet raisonnable. Néanmoins, on ne sait pas encore trop pendant combien de temps, etc. Donc, l’idée que l’on va éviter la maladie du baiser et ses ennuis modestes par la vaccination anti-EBV, c’est une idée qui, à mon avis, est assez naïve et assez casse-gueule, parce que, comme je vous l’ai dit, à moins de penser qu’on va éradiquer le virus Epstein Barr de la planète – ce qui me paraît bien difficile -, si on retarde l’âge de la primo-infection, on donnera des formes beaucoup plus sévères autour de 40/50 ans plutôt qu’autour de 15/20 ans, et a fortiori qu’autour de 5/10 ans où les primo-infections EBV sont inapparentes. Si on reprend maintenant le lien entre – c’est ce qui vous intéresse – la sclérose en plaques et l’EBV…

Ce sera le lien qui nous permettra de conclure cette chronique, JC.

Absolument. La question est : coupable ou témoin ?

En fait, il n’y a pas de certitude pour l’instant. Alors on peut donner au virus le statut de témoin assisté dans notre système judiciaire actuel, parce que la sclérose en plaques s’attrape probablement par un facteur d’environnement, c’est certain, que la période de la vie où cela se situe soit celle où on attrape souvent le virus Epstein Barr, c’est certain aussi, que ce virus, que nous avons tous, soit la cause de la sclérose en plaques ou soit un facteur étiologique sûrement pas, qu’il soit un facteur indispensable, ce n’est pas totalement certain. Après cette étude, on va pouvoir regarder un peu plus en détail et rechercher les scléroses en plaques sans EBV pour voir ce qu’il est, et donc, on est très loin d’avoir de quoi faire condamner ce virus en cour d’assises. Donc, là-dessus, je crois qu’il y a beaucoup de travail à faire. C’est toujours intéressant. Il est toujours étonnant de voir comme cela quelque chose qui est connu, mais de façon nuancée chez les spécialistes, devenir un sujet grand public, peut être que le vaccin n’y est pas pour rien.

Beaucoup de choses à faire, beaucoup de choses à dire aussi ! Jacques Cohen, pour des compléments d’information, on renvoie à cette chronique et avec des explications supplémentaires sur votre blog jhmcohen.com, à très bientôt professeur.

A très bientôt, mais comme d’habitude, la chronique ne sera sur le blog que dans quelques jours.

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