Spoutnik V, le vaccin russe contre le Sars-Cov2, de la santé publique à la géopolitique.

JHM COHEN 12 Août 2020

L’annonce par le président russe lui même de l’enregistrement en Russie d’un vaccin anti covid-19 qui devrait être disponible en grand public avant la fin de l’année et exporté largement a rencontré un impact politique considérable. Le « ruban bleu » du premier vaccin a beau être ici symbolique, il n’en est pas moins fort. Conjurant le déclin de la Russie depuis la fin de l’Union Soviétique.

sputnik

Le premier satellite artificiel de la terre. Spoutnik. Lancé par l’Union Soviétique. Ses antennes lui servaient à émettre un bip-bip .-.. ( L en morse ) capté par tous les radio-amateurs de l’époque ( qui comportait dans la durée des impulsions des informations cachées sur le rayonnement cosmique reçu par Spoutnik ).

Tout d’abord un peu de science pour tous…

De quoi est fait ce vaccin ? Il s’agit d’un vaccin vivant de type vaccin recombinant non replicatif ( à partir d’un adenovirus ) exprimant le spike du sars-cov2 pour immuniser contre cet outil viral de liaison à son récepteur cellulaire, l’angiotensine convertase. Un vaccin vivant non replicatif car il infecte des cellules du sujet pour leur faire fabriquer et présenter du virus et le spike qu’on y a introduit. Mais il est incapable de se reproduire, de diffuser au delà des premières cellules infectées et encore moins de ce propager d’un individu à un autre.

Ce virus bricolé, appelé vecteur recombinant en jargon de vaccinologie n’est pas un modèle nouveau. Il est étudié depuis presque 20 ans avec de nombreux échecs et finalement quelques succès qui devaient le faire passer en clinique humaine contre l’ebola en 2021. Son point faible est qu’il ne peut être administré plusieurs fois et que si l’immunogène introduit est faible, l’immunité induite est basse et de courte durée. L’institut Gamaleya avait développé pour l’ebola ( et d’ailleurs le MERS d’Arabie, cousin du Sars-cov2 ), une astuce d’injection à 3 semaines d’intervalle de 2 doses dans deux vecteurs proches mais pas trop cross-réactifs les ADr26 et Adr5. C’est le schéma retenu pour ce vaccin anti Covid19.

Parmi les vaccins anti-Covid19 le plus proche est celui d’Astra-Zeneca et d’Oxford qui utilise lui aussi le spike et l’adenovirus recombinant type 26. L’institut Gamaleya, comme d’ailleurs Astra-Zeneca ne s’étend pas sur les astuces employées pour améliorer la présentation de l’antigène ( le spike ) et éviter sa dégradation trop rapide.

Parmi les plus de 150  vaccins en développement, les 2/3 utilisent le spike, avec des variantes de présentation. Certains sont des vaccins vivants dans des vecteurs recombinants ou des molécules inertes ( on parle en jargon de vaccins tués car au début de la vaccinologie,  Il s’agissait de bactéries entières tuées par la chaleur ou le formol ). Pour ces derniers, des adjuvants sont nécessaires et tous sont proposés, des plus classiques aux derniers modèles n’ayant jamais fait leurs preuves.

Certains vaccins n’utilisent pas de spike recombinant mais le virus entier cultivé puis tué. C’est le cas d’un des vaccins chinois, probablement plus avancé que tous les autres candidats vaccins, mais développé dans une stratégie politique de secret et d’usage restreint chez des personnels de santé et des militaires, qui fourniront la base des études dites de phase 3 quand les chinois le feront apparaître au grand jour. A noter au passage qu’une petite boite à capitaux français et une équipe européenne  développe un vaccin de ce type dont le Royaume Uni a pré-financé une montée industrielle s’il parait prometteur en phase 2. Cette catégorie de vaccin est la plus traditionnelle et donc la moins risquée mais sa production industrielle est très laborieuse dans le cas du sars-cov2.

Le président US soutient fortement un autre type de vaccin qu’on peut appeler vaccin miraculeux, qui propose une mode de fabrication du spike jamais utilisé jusqu’à présent couplé à une préparation en nanoparticules lipidiques là aussi inédite. Cumulant les incertitudes, ce vaccin Moderna, fabriqué aux USA par un français, peut être une démonstration d’avance technologique ou finir comme gamelle sans appel. On sait déjà qu’il est peu probable de pouvoir l’administrer régulièrement du fait des réactions qu’il suscite.

D’autres vecteurs recombinants sont développés par exemple sur la base du vaccin anti rougeole par l’Institut Pasteur. On peut noter que dans l’hypothèse où l’immunité conférée par certains vaccins serait peu durable, un rappel avec un autre vaccin serait possible et tout particulièrement par ce vaccin vivant.

Les étapes classiques d’un vaccin et les raccourcis des vaccins anti Covid-19

Bien plus exigeant qu’un médicament classique du fait de son administration à une masse de gens en bonne santé , le développement habituel d’un vaccin passe après des tests in vitro et chez l’animal par 3 phases chez l’homme, La première de tolérance, la seconde d’efficacité et d’établissement de la dose nécessaire. Ces étapes n’ont pas besoin de grands effectifs, quelques dizaines généralement. La troisième utilisant la formule finale désormais figée pour évaluer l’efficacité et les effets secondaires sur de larges populations de 3000 à 30 000 voire 100 000 selon le type d’essai et les différentes populations qu’on doit cibler.

La seule phase trois prend habituellement au moins deux ans. En matière de vaccin urgent anti Covid, tout le monde dit ne prévoir aucun raccourci, et tous les concurrents affirment que le voisin va en faire !

L’effet d’annonce de VV Poutine

Au delà du développement des prototypes de vaccins, l’enregistrement se fait normalement en fin de phase trois, appuyé sur ses données. Ici pour le vaccin russe l’annonce de l’enregistrement est fait lors du lancement de la phase trois. Les phases 2 et 3 ne sont pas étanches et l’on sait que des volontaires ont été vaccinés hors de l’étude de phase 2, en même temps que cette phase 2. L’échelle de cette étude 2 prime ou 2-3 ou pré 3 est inconnue, mais ce sont peut être ses données qui conduisent à un enregistrement « précoce ».  Alternativement, l’effet d’annonce précède assez largement l’enregistrement véritable qui ne sera accordé que dans deux mois environ, quand le vaccin sera réellement disponible…. et les données de la phase 3 « accélérée » disponibles elles aussi.

Car l’optimisme russe repose sur la certitude de pouvoir résoudre le problème suivant qui est la production de masse de l’ordre de plusieurs centaines de millions de dose par mois et d’un milliard au moins avant la fin du premier trimestre 2021.

La communication russe met en vitrine l’institut Gamaleya mais  ne montre rien des usines de vaccin, qui sont une étape critique.

labo Gamalya

Mise en scène de vêtements de sécurité dans une pièce de biochimie préparative sans risque infectieux à l’institut Gamaleya A noter la solide paillasse sans doute en chêne et d’un bon siècle d’âge, qui supporte du matériel moderne.

L’exportation, un succès commercial mais aussi géopolitique

Parmi les pays ayant signé des options, il y a l’Inde, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis. Qui sont des victoires importantes pour la Russie. L’Inde ne veut pas acheter chinois et les russes sont prêts à accepter que  la production correspondante du vaccin se passe dans les pays clients. Des études de phase 3 dans les populations de ces pays sont requises dans les critères de l’OMS et sont annoncées par le site du consortium russe fonds souverain financeur du vaccin RDIF. L’Arabie Saoudite et les  Emirats Arabes Unis, montrent ainsi leur indépendance vis-à-vis des USA et à leurs voisins iraniens qu’ils ne sont pas les seuls à avoir de relations d’affaires avec les russes, qui ne vendent pas que des vaccins…

La contre-attaque Occidentale et les prochaines cartes de VV Poutine

D Trump qui comptait utiliser une annonce de vaccin comme joker électoral pour se sortir d’un mauvais pas doit faire une drôle de tête.. Et les firmes occidentales de vaccins, peu menacées à domicile voient quand même l’éventualité de la perte du marché non seulement du tiers monde mais aussi des pays émergeants comme une menace sérieuse. D’où l’avalanche de critiques du vaccin russe et de son développement. Une bonne part de ces mises en garde pourraient concerner tout autre vaccin dans les rythmes qu’il prévoit. Comme toutes les incertitudes sur la vaccination anti-covid en général que j’ai présentée ici il y a peu de temps.

En dehors d’une campagne de presse classique, les pressions sont nombreuses pour que l’OMS fasse barrage au vaccin russe s’il ne remplit pas les critères habituels d’enregistrement, de distribution et d’usage. Et VV Poutine doit prévoir de devoir rassurer l’OMS, autrement que par de bonnes paroles. Une carte dans sa manche a été révélée dans la presse israélienne par le directeur de l’hôpital Hadassah, l’institution médicale israélienne la plus prestigieuse. Les tests paracliniques et le suivi des sujets en phase trois seront assurés par une structure russe basée à Skolkovo près de Moscou, émanant en fait du Hadassah. Ce qui garantira la qualité des données et leur intégrité pour les dossiers d’enregistrement dans les pays tiers selon les critères de l’OMS.

Au fait comment savoir si ce vaccin (ou tout autre ) protégera?

L’efficacité d’un vaccin est facile à établir quand il protège tous les sujets vaccinés ou presque. Le BCG a été évalué sur 3 enfants! Nourrissons nourris au sein par leur mère tuberculeuse souffrant d’un miliaire tuberculeuse, situation de contamination inexorable et mortelle. L’homologation d’un vaccin moderne demande au moins 50% d’efficacité. Dans des conditions privilégiées et favorables souvent. Car dans la vraie vie, le vaccin anti grippe les atteint tout juste.. Dans la cas des vaccins anti Covid19, s’il n’y a pas de vaccin d’efficacité radicale, l’appréciation des nuances d’efficacité ou l’efficacité partielle de certains, comme l’échec total d’autres, seront difficiles à apprécier. Et à connaître rapidement et non pas avec 2 ou 3 ans de retard !

Sauf à recourir à la vieille méthode de l’exposition au virus de volontaires vaccinés. Traditionnellement, les concepteurs d’un vaccin ou leurs enfants figuraient parmi les volontaires pour cela. Depuis un quart de siècle, cette méthode est réprouvée par les professionnels de l’éthique devant lesquels les vaccinologues ont capitulé. Dans le cas concret, réaliser ces tests sur des sujets de 20 ans en pleine santé, ne comporterait qu’un risque infime inférieur au 1 par million. Mais chinois comme russes n’en parlent pas ce qui ne doit pas les empêcher d’y penser. En espérant ne pas en avoir besoin si leurs vaccins sont assez efficaces ou supposés comme tels pour pouvoir être exportés sans preuve expérimentale formelle.

Les firmes occidentales, elles aussi espèrent des vaccins efficaces. Mais si cette efficacité est médiocre, ceux qui les auront commandés ne seront pas très enclins à disposer de mesures exactes. Et on peut donc parier que l’éthique interdira d’exposer délibérément des sujets vaccinés au virus.

Car si le vaccin est l’espoir de tous, il ne faut pas oublier qu’aucun vaccin contre un coronavirus animal ou humain n’a été réalisé avec succès à ce jour.

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